3.
Une aventure
humaine

 4.2.
XVème et XVIème siècles
Colonies de pêche
européennes

 4.3.
1608-1763: domination
4. Evolution démographique
C) Une faible population

 4.3.
1608-1763: domination
4. Evolution démographique
E) La population résidente temporaire

 4.4.
1763-1867: domination
Domination de l'Empire
britannique

 

 

D) La vision de Vauban pour le Canada

Pourtant, en 1699, un personnage prestigieux avait élaboré un plan audacieux pour développer le Canada et la Nouvelle-France: Sébastien Le Prestre de Vauban (1633-1707), maréchal de France. On le connait aujourd'hui comme le grand commissaire des fortifications du royaume de France. Il a consacré sa vie à rendre la France plus forte. Au lendemain du Taité de Ryswick (1697), il s'inquiétait déjà de l'état des colonies, notamment du Canada. Vauban considérait que, après 160 ans de colonisation, le Canada aurait dû avoir une population de 1,5 million d'habitants dans de belles villes avec des citadelles, alors que présentement on en comptait 16.000 et aucune ville vraiment fortifiée: «C'est une très grande honte entre nous... c'est une très grande honte, dis-je, pour nous que cette colonie soit encore dans l'enfance et qu'elle ne puisse subsister par elle-même et sans le secours de la vieille France.» Pendant ce temps, la Nouvelle-Angleterre comptait plus de 230.000 Britanniques.

Vauban voyait dans la colonie du Canada trois grandes failles:

  1. la faible population
  2. le trop grand nombre de prêtres
  3. la «tyrannie des Compagnies» qui, composées d'une société de marchands privilégiés, ne songeraient qu'à leur profit particulier

Dans son volumineux mémoire de 1699 intitulé Moyen de rétablir nos colonies de l'Amérique et de les accroître en peu de temps, le Marquis de Vauban proposait diverses mesures propres à assurer à la Nouvelle-France un brillant avenir. Il fallait d'abord «pouvoir peupler commodément le pays […] et défricher la terre». Vauban croyait qu'il suffirait de cinq ou six bataillons à la condition que l'on fournisse à ces hommes les outils nécessaires, et qu'ils soient accompagnés de charpentiers, de maçons, de maréchaux, de menuisiers et de serruriers en nombre suffisant. Vauban voyait grand: il englobait aussi non seulement le Canada, mais aussi la Louisiane et Saint-Domingue. Il proposait de «désauvaginer» le pays et le rendre «praticable» en bâtissant des moulins et des scieries, des huileries, des battoirs à chanvre, des fours à chaux, etc. Vauban croyait qu'il pourrait y avoir au Canada plus de 51 millions d'habitants vers l'an 2000:

« Il est donc certain qu'il n'y a point d'entreprise plus glorieuse, plus juste et de moindre dépense, ni qui soit plus digne d'un grand roi, ni qui, par la suite, puisse être si utile à ses descendants que l'établissement de ces colonies. Faisons voir présentement que l'accroissement de ces monarchies (car voilà comme on les peut appeler) ne serait pas d'une si longue attente qu'on pourrait se l'imaginer. Pour cet effet, il faut supposer que le roi, prenant goût à cette proposition, en eût résolu l'exécution, et qu'il y envoyât des troupes dès la première année du siècle où nous allons entrer; il est sûr qu'au lieu de 13 à 14.000 âmes qu'il y a présentement dans le Canada, trente ans après, c'est-à-dire vers l'an 1730, il y en pourrait avoir 100,000, que si nous supposons tout ce nombre-là marié, et le renouvellement des générations se faire de trente en trente ans, donnant seulement quatre enfants à chaque mariage, il se pourrait très bien sans miracle que deux cent quarante ans après, c'est-à-dire vers l'an 1970, il se trouve plus de monde au Canada qu'il n'y en a jamais eu dans toutes les Gaules, qui étaient d'une bien plus grande étendue que la France ne l'est aujourd'hui. Examinons-en la progression plus naturelle, en supposant l'établissement des colonies suivant l'ordre ci-devant proposé jusqu'à l'an 1730. Il y aurait pour lors cent mille personnes mariées au Canada, faisant cinquante mille mariages que nous posons pour fondement.
Total 25 millions 600 mille personnes en neuf générations de trente années chacune, à compter du commencement du siècle prochain, qui est beaucoup plus qu'il n'y en a jamais eu dans le vieux royaume; que si on poussait cela jusqu'à la dixième génération, on trouverait qu'entre ci et 300 ans, c'est-à-dire vers l'an 2000 du Seigneur, elle pourrait produire 51 millions de personnes, qui est encore plus qu'il n'y en a dans toute l'Europe chrétienne. Cependant il n'y a rien là de forcé ni d'exagéré, étant bien certain que tout cela peut très naturellement arriver; car la production de quatre enfants par mariage est simple et naturelle, si les peuples étant bien gouvernés et non tourmentés de guerre, de peste et de famine, on prenait soin de faire marier les jeunes gens de bonne heure. A quoi il faut ajouter qu'on ne compte rien ici pour la vie des pères et mères après trente ans passés, bien qu'ils soient encore jeunes et en état d'avoir des enfants, ni pour les survenants et nouveaux convertis et désauvaginés, les uns et les autres passeront pour ceux qui meurent en jeunesse et sans avoir été mariés. Il ne faut pour tout cela que les assister dans les commencements, les gouverner avec douceur et les empêcher de se dissiper par des guerres et par des entreprises hors de portée. »

Vauban


Sous les conseils du secrétaire à la Marine Maurepas, Louis XIV n'a jamais voulu retenir les propositions de Vauban, étant alors tout préoccupé par la succession d'Espagne. Après avoir repoussé presque toutes les propositions de Vauban sous prétexte que cela occasionnerait des dépenses beaucoup trop élevées, Maurepas lui avait répondu dans une lettre du 21 janvier 1700 qu'il avait trouvé ses suggestions «très judicieuses».

En dernière analyse, la France, contrairement à l'Angleterre, investissait peu dans ses colonies et rechignait à y envoyer des colons. L'objectif était de faire un maximum de profits avec un minimum d'investissements de façon à augmenter le pouvoir fiscal de la monarchie qui pouvait ainsi mener une politique expansionniste en Europe. Bref, ce sont les colonies françaises qui payaient pour les dépenses somptuaires en Europe.