Tout le monde a été pris par surprise lorsque le rideau d’un nouveau musical s’est levé à Broadway pour révéler une femme assise au travail au milieu d’une matinée bien remplie. Quelques instants plus tard, un baryton est entré en chantant le numéro d’ouverture sans chœur en vue. L’effet était frais et charmant, tout comme la danse autour du rêve de l’héroïne qui s’en suivit. Pas étonnant que Louisiana Purchase () ait été un succès.

Pensiez-vous que l’on parlait plutôt d’Okalhoma! ()? C’est compréhensible. Certains historiens et commentateurs ont suggéré que des éléments comme une scène d’ouverture à deux personnes, un ballet de rêve et l’intégration de la chanson, de la danse et du dialogue ont été vus pour la première fois lors de la création d’Okalhoma! (). Bien sûr, ce fut une œuvre historique, à tel point que l’histoire du théâtre musical se décompose en tout ce qui l’a précédée, et tout ce qui a suivi.

Mais beaucoup de choses «nouvelles» dans Okalhoma! () étaient en germes à Broadway depuis un certain temps. Okalhoma! () n’était pas une anomalie, mais l’aboutissement d’un effort continu de la part de quelques artistes déterminés pour faire grandir les musicals à Broadway. Et après ce point culminant, rien ne serait plus jamais pareil.

 

A) L'ancien monde tente de survivre

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«Louisiana Purchase»
Couverture du recueil de partitions
(1940)

Au début des années ‘40, la guerre faisait déjà rage en Europe et en Asie. La seule chose que le public de Broadway attendait d’une comédie musicale était qu’elle soit amusante, divertissante. Louisiana Purchase () (1940, 444 représentations) en est un bel exemple. Dans le livret de Morrie Ryskind, un sénateur américain très collet-monté (Victor Moore) enquête sur un politicien corrompu de la Nouvelle-Orléans (William Gaxton) qui se trouve être amoureux d’une belle réfugiée (Vera Zorina) de l’Europe dominée par les nazis.

Et pourtant… La partition d’Irving Berlin n’a connu aucun ‘tube’ mais est globalement l’une de ses plus belles compositions. Vera Zorina choisissait entre Gaxton et Moore lors d’un ballet de rêve chorégraphié par son mari, George Balanchine.

Mais les innovations sont bien nombreuses. La plus ‘étonnante’ est sans doute l’ouverture… Il s’agit de la chanson Apologia dans laquelle une secrétaire se fait dicter par un avocat une mise en garde aux créateurs du musical Louisiana Purchase () – De Sylva (auteur original), Irving Berlin (compositeur et parolier) et Morrie Ryskind (librettiste) – que leur spectacle pourrait leur causer une grêle de poursuites judiciaires…

Secretary
Mister Lebowitz's office
He's busy
Who shall I say?
Yes, sir
I'll be glad to
I'll tell him
Okay
Lawyer
Take a letter to Mr. B. G. DeSylva
My dear Mister DeSylva
I've read the book of your show
And as your legal advisor, I'm writing to let you know
That you're skating on very thin ice
And since you've asked my advice
Let me warn you it can't be done
I know it's all in fun
But there is a state called Louisiana
And anyone can tell
That both your acts are based on facts
And they're gonna be sore as hell
You won't get away with it -- they'll sue
You and Ryskind and Berlin, too
Because
There are laws
Laws that specifically say
You can't write a book or a play
Based on characters living today
And that's what you've done
I know it's in fun
But, for instance, the very first scene
The character you call the Dean
You've changed the name but just the same
They're going to know who you mean
And you won't get away with it, oh no
The minute you open they'll close the show
And they'll sue
They'll sue
You and Ryskind and Berlin, too
And the cast will go to jail
Of that I have no doubt
But speaking as your attorney
Let me say that there is a way out
You can make the whole thing legal
Without changing a line in your book
It can still be Louisiana
You can call a crook a crook
But you must say it's based on fiction
And everything will be fine
Yours truly, Sam Lebowitz
Of Rafferty, Driscoll and O'Brien
Opening Chorus - Louisianans
Before we start the show
We'd like to have you know
The characters portrayed
In our musical charade
Have not been based on persons living or dead
They've all been made up out of the author's head
Instead
The things that we reveal
Never happened, they're not real
In spite of what you've heard or what you've read
The politicians we investigate
Could come from Maine or Kansas, or Montana
So we laid our story in a mythical state
A mythical state we call Louisiana

Within our simple plot
You'll notice quite a lot
Of references to crooks
Who have monkeyed with their books
And with those gentlemen we're not too gentle
If they seem like men you've read about
It's purely accidental
The law says shows like this one can get by
With one restriction
It must be fiction
We've tried to stay within the law, that's why
We laid the scenes
In New Orleans
A city we've invented so that there would be no fuss
If there is such a place, it's certainly news to us

Again, the same old word
No matter what you've heard
The villains in our show
Are just characters, and so
If an arrow seems to strike
Someone who's investigated
If he looks to you just like
Someone to whom you're related
Don't go out and sue
We don't mean you
It's fiction so don't be temperamental
If your sons are millionaires
Don't start trembling in your britches
When a character declares
That you're dirty sons of riches
Don't go out and sue
We don't mean you
The likeness is purely accidental

So, please bear this in mind
Our show is of the mythical kind
The book is mythical
The score is mythical
To make them mythical was our only chance
The girls are mythical
The boys are mythical
And now we'll let our mythical show advance

And go into our mythical dance

Louisiana Purchase - Overture

 

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«Louisiana Purchase» - Imperial Theatre - Broadway
William Gaxton, Vera Zorina, Victor Moore, Irene Bordon
© Couverture du Playbill du 29 juillet 1940

Il n’y a pas eu de procès, et le spectacle s’est joué pendant un an…

Il a fallu de l’habileté pour créer un spectacle de ce genre. Louisiana Purchase () a été mis en scène par Edgar MacGregor (1878-1957), dont la carrière de 30 ans à Broadway comprenait la mise en scène de Good News () et de DuBarry Was a Lady (). L’année suivant Louisiana Purchase (), il mettra aussi en scène avec succès Let’s Face It () (29 octobre 1941, 547 représentations), avec une partition de Cole Porter et un livret de Herb et Dorothy Fields sur trois femmes au foyer de Southampton qui se vengent de leurs maris philanthropes en tentant de séduire trois nouveau venus de la base militaire locale. Un regard très ironique sur la vie militaire à un peu plus d’un mois de l’attaque de Pearl Harbor… MacGregor mettra encore en scène cinq autres musicals à Broadway au cours des cinq années suivantes, mais tous furent des échecs. Un metteur en scène qui avait connu un succès constant depuis 1918 trouva soudainement ses méthodes de travail inopérantes. Voilà à quelle vitesse le théâtre musical changeait.

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«Banjo Eyes» - programme
Avec Eddie Cantor

Mais rien n’est tout blanc ou tout noir. Un autre musical «ancien genre», Banjo Eyes () (1941, 126 représentations), a ramené Eddie Cantor à Broadway après une douzaine d’années de cinéma et de radio.

Ses fans enthousiastes qui pensaient que le titre faisait référence au surnom de leur star ont été surpris d’apprendre que «Banjo Eyes» était en fait un cheval de course. Dans des séquences de rêve, le cheval Banjo Eyes donnait des conseils au personnage de Cantor sur les chevaux qui allaient gagner différentes courses, tout en l'avertissant que son talent supposé pour choisir les gagnants disparaîtrait s'il plaçait un pari lui-même…

Les chevaux étaient joués par des acteurs en costumes d’animaux!!! Il essaie d’échapper aux griffes de certains joueurs qui ont découvert le don inhabituel de Cantor, afin de pouvoir se consacrer à la femme (June Clyde) qu’il aime.

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«Banjo Eyes»
Couverture du programme
Avec Eddie Cantor

Lorsque la star a exigé que le musical contienne un «showstopper» - une chanson que le public apprécie tellement que leurs applaudissements et cris d’approbation interrompent la représentation -, le compositeur Vernon Duke et le parolier Harold Adamson ont dû composer We are Having a Baby, un duo comique pour Cantor et Clyde. Quatre mois après le début du spectacle, totalement sold-out, Cantor, âgé de 50 ans, a dû subir une intervention chirurgicale d’urgence, et ce qui aurait dû être un hit a été forcé de fermer à perte.

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Al Jolson dans
«Hold on Your Hats»

Le vieil ami de Cantor, Al Jolson, n’avait pas fait mieux avec Hold On to Your Hats () (1940, 158 représentations). Ni l’un ni l’autre de ces talents adorés ne se produirait plus jamais à Broadway.

Et les succès sont très diversifiés: deux opérettes viennoises classiques ont connu des reprises réussies. La New Opera Company présente Rosalinda () (1942, 521 représentations), une adaptation de Die Fledermaus () qui magnifie la chorégraphie de Balanchine. La même compagnie et Balanchine reprirent ensuite The Merry Widow () (1943, 321 représentations) mettant en vedette l’équipe, mari et femme, Martha Eggerth et Jan Kiepura. Ces deux revivals ont ramené les deux œuvres dans le répertoire actif.

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© Al Hirschield - «The Merry Widow» - Illustration du musical joué au Majestic Theatre
Publié dans le The New York Times du 15 août 1943
Dans cette scène de danse animée mettant en vedette les personnages principaux Sonia (jouée par Marta Eggerth) et le Prince Danilo (Jan Kiepura), Hirschfeld a créé une forte concentration visuelle dans la longue traîne noire de la robe de Sonia. Cela crée une base pour les danseurs (Lubov Roudenko, Milada Mladova et Chris Volkoff) alors qu'ils dansent le Can-Can, le Ballet et la "Merry Widow Waltz", leurs corps et costumes représentés avec beaucoup de détails. Le duo, mari et femme, Eggerth et Kiepura, jouera «The Merry Widow» plus de 2.000 fois ce spectacle.

Lee Shubert a présenté un autre Ziegfeld Follies () (1943, 553 représentations). Grâce principalement à la présence du comique de vaudeville Milton Berle, cette série a été la plus longue des Ziegfeld Follies