D) La traversée du vide

Après l’échec de leur pièce de théâtre The Melody Man (), ils vont passer d’une traversée du désert à une traversée du vide. Richard Rodgers a maintenant 23 ans et vit toujours chez ses parents, ce qui est une exception pour l’époque. Il est très clair quant à son état:

«L’hiver 1924-1925 a été la période la plus misérable de ma vie. Peu importe ce que j’ai fait ou où je me suis tourné, je n’allais nulle part. Chaque matin, je me levais, j’emmenais mes chansons chez un producteur ou un éditeur que je pensais intéressé, je les auditionnais — ou, plus probablement, on me disait de revenir un autre jour — et je rentrais chez moi. Cela s’est produit jour après jour.»

Richard Rodgers


Après les coups de matraque qu’il avait pris avec The Melody Man (), Lew Fields n'a plus voulu nous voir. Larry Schwab n’a jamais répondu à mon appel. Russell Janney était occupé avec sa production du Vagabond King (. Je ne pouvais pas aller au-delà des bureaux de réception des bureaux de Shubert et de Dillingham. Et je n’étais certainement pas sur le point d’approcher Max Dreyfus à nouveau.

Rodgers avait d’autant plus difficile à supporter cette situation que Broadway débordait d’activité. Cette saison-là, Rudolf Friml (46 ans) avait composé Rose-Marie () et Sigmund Romberg (38 ans), The Student Prince (). Il y avait aussi la quatrième Music Box Revue () d’Irving Berlin (37 ans), et une autre spectaculaire Ziegfeld Follies () (Ziegfeld avait 58 ans). Mais pire encore, les jeunes compositeur de sa tranche d’âge, George Gershwin (27 ans) et Vincent Youmans (27 ans) avaient accompli des choses encore plus grandes. Cet hiver-là, le 1er décembre 1924, Gershwin a créé l’un de ses plus grands succès, Lady, Be Good! (), mettant en vedette rien de moins que Fred et Adele Astaire. En Try-Out à Chicago, le No, No, Nanette () de Vincent Youmans a été acclamé pendant 49 semaines (!) avant même son ouverture à New York en septembre 1925.

Rodgers avait confiance en ses capacités mais ne comprenait pas pourquoi, dans une saison qui pouvait offrir plus de 40 productions musicales, tout le monde avait réussi à obtenir un spectacle sur les planches sauf Fields, Rodgers et Hart.

Rodgers a eu cet hiver-là de graves insomnies, torturé par le sentiment qu’il pouvait être à 23 ans à la fin de sa carrière. Tout semblait s’effondrer et il fallait songer à se réorienter. Que faire maintenant? Voici ses questionnements:

«Devenir directeur musical avait un certain attrait puisque j’aimais diriger un orchestre, mais l’idée de passer ma vie avec la musique des autres m’a rebuté. Je savais que je ne pourrais jamais jouer assez bien pour devenir pianiste professionnel. Qu’en est-il de l’enseignement? La plupart des étudiants que j’avais connus à l’Institute of Musical Art étaient maintenant professeurs de musique, et d’après ce que j’ai entendu, c’était une vie satisfaisante. Mais quelle catégorie de musique est-ce que j’enseignerais? En savais-je assez sur une catégorie de musique pour l’enseigner? Étais-je qualifié pour faire autre chose que m’asseoir au piano et composer des mélodies?»

Richard Rodgers

 

En plus Rodgers se sentait responsable de l’autre membre du duo, Lorenz Hart, même si ce dernier est toujours resté optimiste. Sans parler du regard inquiet, et donc culpabilisant, de ses parents. Mais ses parents l’ont toujours soutenu.

Rodgers a compris qu’il devait chercher un emploi. Un de ses amis lui a parlé d’un certain M. Marvin, grossiste dans le secteur des sous-vêtements pour bébés. Ce monsieur était anxieux de prendre sa retraite et cherchait autour de quelqu’un qu’il pourrait former pour reprendre l’entreprise quand il prendrait sa retraite. C’était une entreprise pour un seul homme, Marvin faisant tout: les achats, la vente et était représentant sur la route. Sans en parler à Hart ou à ses parents, Rodgers a rencontré Mr. Marvin. Ils se sont entendus immédiatement et Mr. Marvin proposa à Rodgers un salaire de départ de 50$ par semaine, une somme fantastique aux yeux de Rodgers. Il avait jusqu’au lendemain matin pour se décider.

Et c’est là que la chance va tourner, enfin! Il est clair que l’on aurait moins parlé de Richard Rodgers s’il était devenu représentant en sous-vêtements pour bébés.

Ce soir-là, celui où il doit valider ou non la proposition de Mr. Marvin, au dîner, Rodgers a reçu un appel téléphonique de Benjamin Kaye, l’avocat de théâtre qui, en plus d’avoir écrit quelques pièces, avait collaboré avec Rodgers sur une chanson pour Up Stage and Down (). Ne lui ayant pas parlé depuis un certain temps, il fut surpris de cet appel. Au téléphone, Kaye lui a dit:

«Dick, certains des enfants de la Theatre Guild organisent un spectacle de bienfaisance. Je leur ai dit que vous seriez le bon gars pour écrire les chansons.»

Benjamin Kaye

 

Dans la situation dans laquelle il se trouvait, la seule chose que Rodgers a entendu dans ce message était «spectacle de bienfaisance». Dans son autobiographie, Rodgers rappelle le reste de la conversation:

Rodgers: Merci, Ben. Mais je suis déjà passé par là. Je ne vais plus faire de spectacles amateurs. J’en ai assez de perdre mon temps. Je les fais depuis plus de sept ans, et tout ce qu’ils m’ont jamais amené à faire, c’est une impasse. Bref, j’ai décidé de quitter le domaine de la musique. En fait, on vient de m’offrir un poste important au sein d’une entreprise.
Kaye: Très bien, Dick, si c’est ce que tu penses. Mais Terry Helburn et Lawrence Langner seront terriblement déçus.
Rodgers (avec une voix un octave plus haut, ayant réalisé): Terry Helburn et Lawrence Langner?
Kaye: Oui, Terry Helburn et Lawrence Langner. J’ai bien dit la Theatre Guild.
Rodgers: Alors, ce ne sera pas un spectacle amateur?
Kaye: Eh bien, pas exactement. Les enfants qui participent au spectacle sont pour la plupart des petits joueurs dans les productions de la Guild. Il y a environ un an, ils se sont réunis et ont organisé quelque chose appelé les Theatre Guild Junior Players, principalement pour faire des pièces expérimentales et les mettre au profit de la direction de la Guild. Terry et Lawrence ont été très encourageants, et maintenant le groupe veut faire quelque chose pour montrer sa reconnaissance. Après avoir lancé quelques idées, quelqu’un a eu l’idée de mettre sur une revue musicale pour recueillir des fonds pour acheter des tapisseries pour le nouveau Guild Theatre sur la 52ème rue. Ce sera une excellente occasion pour beaucoup d’enfants talentueux d’être remarqués par le public. Tu ne gagnera pas d’argent, mais puisque Terry et Lawrence ont donné leur bénédiction, la Guild elle-même prévoit de la parrainer.

 

La Theatre Guild () était devenue, sous la direction de Theresa Helburn et de Lawrence Langner, l’organisation de production la plus prestigieuse du pays. Ils avaient des abonnés à qui ils proposaient entre 5 et 10 spectacles par saisons dont des créations de Strindberg, Shaw et Ibsen.

Rodgers comprit ce qu’on lui proposait: participer au premier musical de la Theatre Guild — même si ce serait un spectacle de bienfaisance semi-amateur. Cela signifierait non seulement des théâtres jouant à guichets fermés – car la Theatre Guild ne jouait pas qu’à New York et faisait de très larges tournées – mais aussi un public qui inclurait certainement d’importants acteurs du théâtre ainsi que des critiques des plus grands journaux. Rodgers décida que ce serait son test final. Le lendemain matin, une chose était sûre: le commerce de sous-vêtements pour bébés allait devoir attendre.

Ici encore, en guise de clin d’œil, n’oublions pas que ce sera la Theatre Guild qui sera à la base du premier spectacle de Rodgers et Rodgers, le révolutionnaire Oklahoma! (). Et de Carousel (). Et d’Allegro (). Mais n’allons pas trop vite…