D) Traversée du désert et une chanson «Blue Moon»

Et il y eut alors pour Rodgers et Hart une nouvelle traversée du désert. Un peu différente de la précédente car même si sur les trois films auxquels ils avaient participé, deux étaient des flops, ces flops ne leur étaient pas imputables. Il se bornaient à en écrire des chansons. Alors que les flops de Broadway étaient considérés comme les leurs. En désespoir de cause, il vont avoir un contrat à la MGM... pour écrire des chansons. En d'autre mots: ils sont à leur bureau, on les appelle et on leur demande d'écrire une chanson qui raconte quelques chose et qui a un style musical prédéfini!

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Les méthodes de travail d'Hollywood sont très différentes de celles de Broadway. Nombreuses sont les chansons qui ont été écrites pour une séquence bien déterminée d'un film et qui soit sont restées inutilisées ou sont parfois adaptées à plusieurs reprises pour satisfaire aux besoins d’une action toujours en pleine évolution au fur et à mesure du tournage des films. En 1934, Rodgers et Hart composent une chanson qu’ils intitulent Prayer pour Hollywood Party, un film avec Laurel et Hardy totalement oublié de nos jours. La chanson était écrite pour la vedette du film, Jean Harlow, mais elle s'est retirée du film et la chanson a été abandonnée.

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Peu après, on demande aux deux partenaires de réécrire la chanson pour les besoins d’un autre film, Manhattan Melodrama, mais là encore la chanson ne sera pas utilisée.

Dans un troisième essai pour lequel elle est réintitulée The Bad In Every Man, avec de nouvelles paroles, elle doit être utilisée dans une scène de film dont l’action se passe dans un club de Harlem. Les producteurs jugent que la chanson n’est pas suffisamment commerciale et Hart doit se remettre au travail pour écrire une quatrième version, toujours sur la même mélodie, qui ne sera pas, elle non plus, utilisée.

C’est cette nouvelle version qui sera finalement publiée sous le titre Blue Moon et qui deviendra l’un des fleurons du catalogue des chansons écrites par Rodgers et Hart, et la seule qui ne fut créée ni pour un spectacle de Broadway, ni pour un film musical.

Cela montre la quantité de travail qu'ils ont faite et qui n'a servi à rien. Mais ils étaient sous contrat à la MGM... Leur dernier film, Hallelujah, I'm A Bum () avait été tourné en 1932 et était sorti en février 1933. Depuis lors, ils écrivaient des chansons...

Et c’est à cela que Rodgers et Hart ont passé l’année 1933. C’était pour eux terrible de se dire qu'ils perdaient leur temps sans rien accomplir de concret. Et de se rendre compte que les gens en sont conscients. Le Los Angeles Examiner va publier un article déclencheur, intitulé «Qu’est-il arrivé à Rodgers et Hart?»

Rodgers a été bouleversé par ce titre. Il n'avait que 31 ans! Le journaliste McIntyre avait écrit son article comme s'ils n'existaient plus. Il a vu la vie qu'il vivait sous contrat à la MGM: toucher un salaire sans vraiment travailler pour, passer ses journées sur les courts de tennis ou dans les bars locaux. Et laisser son talent pourrir! Il s'est demandé comment il était tombé dans ce piège. Il a décidé de quitter Hollywood et de rejoindre le monde réel. Il a prévenu sa femme Dorothy. Il a ensuite appelé Hart, qui vait lu le même article et fut d'accord de repartir. Rodgers, sans même avoir de plans pour l’avenir, a appelé leur agent et lui ai dit qu'il se fichait de comment il faisait, mais que Rodgers et Hart voulaient rentrer à Broadway et se libérer de leur contrat. L’agent a fait ce qu’il pouvait, mais le studio a catégoriquement refusé et ils sont resté bloqué à Hollywood jusqu'en avril 1934! En un an et demi, ils avaient écrit une dizaine de chansons...

Le Broadway qu'ils ont retrouvé était très différent de celui qu’ils avaient quitté quatre ans plus tôt. D'immenses temples voués au cinéma de luxe comme le Radio City Music Hall et le Roxy – «The Most Magnificent Motion Picture House in Any City, or Any Country, Anywhere!» – proposait à ses spectateurs-clients non seulement un film, mais aussi un somptueux spectacle de scène pour moins que le prix d’un siège au balcon d'un théâtre.

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Vue du côté de la maison au Radio City Music Hall, en 1932

En plus, des clubs chics et des cabarets-restaurants comme le Billy Rose Casino de Paree – «Believe it or not! For $2 you get the Revue, the Dinner, the Dancing, the Girl in the Fish Bowl, and a hundred other novelties!» — ont également ajouté à cette folle concurrence. Sur la 48th Street on trouvait le Hollywood où pour 1,50$ ont avait un dîner et un spectacle de cabaret avec Rudy Vallee et ses Yankees du Connecticut, la chanteuse Alice Faye, et 50 magnifiques filles...

Mais au printemps 1934, en fait, Rodgers et Hart essayaient par tous les moyens de sauver leur carrière à Broadway. Rappelons que leur dernier succès à Broadway, A Connecticut Yankee (), date de 1927, 7 ans auparavant. Ils continuaient à faire des appels partout, à rencontrer des gens, mais les choses étaient terriblement sombres.

A Broadway, quelques rares spectacles musicaux étaient en cours:

  • la revue de Moss Hart-Irving Berlin As Thousands Cheer () avec Marilyn Miller et Clifton Webb chantant Easter Parade et Ethel Waters proposant un torride Heat Wave
  • Roberta () de Jerry Kern et Otto Harbach
  • une revue Ziegfeld Follies () commanditée par Shubert
  • la première revue New Faces () de Leonard Sillman

Mais entre mars et juin 1934, pas une seul nouveau musical n’a ouvert sur Broadway. On est très loin de la folie de l'année 1927 et de ses 268 productions à Broadway! Les perspective pour la nouvelle saisons étaient moroses:

  • Lew Fields ne produisait plus de spectacles
  • Terry Helburn et Lawrence Langner de la Theatre Guild avaient des plans à long terme pour un musical de Gershwin basé sur la pièce Porgy ()
  • Schwab et Mandel s’étaient séparés
  • Aarons et Freedley s’étaient séparés
  • Dillingham allait produire sa dernière revue avant de mourir
  • Ziegfeld était mort

Les frères Shubert étaient toujours actifs et de nouveaux producteurs s’étaient fait connaître pendant leur absence hollywoodienne. Rodgers et Hart ne pouvaient rien d’autre que de se battre et d'organiser de nombreuses rencontres — et d’espérer. Mais beaucoup de producteurs ne leur ont pas ouvert leurs portes.

Rodgers et Hart, après leur échec à Hollywood, ont été atterrés de découvrir qu’ils étaient considérés comme des «hommes du passé»: «Oh oui, Rodgers et Hart, ce truc collégial. Ça ne va plus aujourd'hui.»