D) 18 oct. 1939: «Too Many Girls»

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«Too many Girls» - Affiche à Broadway

Un des derniers moments de bonheur, ou presque, du duo Rodgers et Hart est sans doute Too Many Girls (). Pas au niveau de la qualité artistique des spectacles, non, plutôt à propos du rapport de travail entre les deux hommes.

Quelques semaines après l’ouverture réussie de The Boys from Syracuse () à Broadway en novembre 1938, George Abbott a proposé à Rodgers et Hart de faire un musical énergique à propos d’une équipe de football universitaire dont le titre serait Too Many Girls (). Le scénario existait et avait été écrit pour un film potentiel par un auteur nommé George Marion, Jr., qui avait fait une partie de l’écriture pour Love Me Tonight (). Même si l’histoire avait été conçue à l’origine pour le cinéma, elle pouvait facilement être ajustée aux exigences de la scène. Rodgers et Hart ont aimé l’idée, surtout qu’elle leur donnerait une fois encore la chance de travailler avec de jeunes artistes talentueux qui n’étaient pas encore des «stars».

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«Too many Girls» - Playbill Broadway '39

L'intrigue peut faire penser à Girl Crazy () (1930). Dans Too Many Girls (), Consuelo Casey, une jeune femme exubérante informe son riche père qu’elle va déménager et s’inscrire au Potawatomi College, situé dans un trou perdu au Nouveau-Mexique. Pourquoi? Incompréhensible: l’école est tellement ringarde avec ses matchs de football joués le vendredi (l’une des équipes rivales de celle du collège est «Les Gentils du Texas»). Mais Consuelo est décidée et refuse d’envisager un collège plus célèbre.

Il s’avère que la vraie raison de Consuelo pour choisir Potawatomi est parce qu’il est idéalement situé près de la maison de l'auteur anglais Beverly Waverly, avec qui elle a une liaison secrète. Sachant que sa fille a l'habitude de s'inventer des problèmes, le père de Consuelo va réagir en engageant secrètement quatre collégiens pour être ses «discrets» gardes du corps. Bien évidemment, elle tombe amoureuse de l’un d’eux, Clint Kelly (Richard Kollmar), et même si elle ne s’intéresse plus à Beverly Waverly, elle va rejeter Clint quand elle va découvrir qu’il est son garde du corps ... rémunéré par son père. Mais le rejet n’est que temporaire, et lors du rideau final, tout est bien qui finit bien. Petit point de détail concernant une tradition inhabituelle à Pottawatomie: les étudiants portent des bonnets jaunes spéciaux, signe qu’ils sont vierges. Quand l’un d’eux ne porte plus de bonnet, on l’appelle «a-beanie».

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Marcy Westcott (Consuelo Casey), Desi Arnaz (Manuelito), Diosa Costello (Pepe)
et Mary Jane Walsh (Eileen Eilers) dans «Too many Girls»
Billy Rose Theatre Division, The New York Public Library
https://digitalcollections.nypl.org/items/7be5978b-d4bd-726a-e040-e00a18062fab

Pour les premiers rôles féminins, ils ont choisi Marcy Westcott, qui avait joué dans The Boys from Syracuse (), et Mary Jane Walsh, qui avait joué dans I’d Rather Be Right (). Les quatre collégiens «gardes du corps» étaient Richard Kollmar, Desi Arnaz, Eddie Bracken et Hal LeRoy, et les pom-pom girls étaient dirigées par Diosa Costello et Leila Ernst. Rodgers et Hart étaient de retour dans le pays de Babes in Arms () à nouveau, et cela les amusait.

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Marcy Westcott (Consuelo Casey), et Mary Jane Walsh (Eileen Eilers)
au premier rang dans «Too many Girls»
Billy Rose Theatre Division, The New York Public Library
https://digitalcollections.nypl.org/items/7be5978b-d4bd-726a-e040-e00a18062fab

Mais le comportement de Hart, lui, n’était pas amusant du tout. Souvent il disparaissait et il était presque impossible de le trouver quand le reste de l’équipe avait besoin de lui. Cela avait déjà été le cas sur The Boys from Syracuse () mais ce spectacle-ci avait beaucoup de points difficiles et lors du travail, ils étaient constamment obligés de couper et de réarranger les chansons. Le deuxième acte ouvrait avec onze filles chantant sur les malheurs d’être abandonnées par leurs amoureux pendant la saison de football. Rodgers a pensé que ce serait une bonne idée d’avoir une ouverture du premier acte avec onze hommes chantant sur le fait que la saison de football était le seul moment où ils étaient importants; pendant le reste de l’année, ils étaient sauveteurs, télégraphistes ou moniteurs de camp. Ce serait la chanson Heroes in the Fall. Mais comme Hart était introuvable, Rodgers a dû écrire lui-même les paroles de cette chanson. Cela s’est également produit à quelques autres occasions. Mais toutes les chansons majeures, cependant, avaient des paroles écrites par Hart.

La partition finale est très réussie:

  • Une ballade: I Didn’t Know What Time It Was
  • De nombreuses compositions rythmées:
    • Cause We Got Cake
    • She Could Shake the Maracas
    • Spic and Spanish
    • et la chanson-titre Too Many Girls

Et pour être sûr que nous n'oublions pas que le spectacle tourne autour de la vie universitaire et du football, il y avait:

  • l’hymne du collège Potawatomi
  • la ballade Love Never Went to College
  • la célébration des pom-pom girls Look Out
  • la frustration des joueurs de football qu’ils sont des Heroes in the Fall (mais des «clochards» le reste de l’année)
  • la complainte de The Sweethearts of the Team est que les garçons semblent toujours être en formation.

Et il faut aussi souligner :

  • I Like to Recognize the Tune, une lamentation selon laquelle les groupes contemporains assassinent la mélodie d’une chanson au profit de bruits étranges et d'effets de swing (un certain Krupa «joue de la batterie comme le tonnerre»). Par cette chanson, Rodgers et Hart expriment leurs réserves aux distorsions musicales qui faisaient alors tellement partie de la musique pop en raison de l’influence du swing. Ils n’avaient vraiment rien contre les groupes de swing en tant que tels, mais en tant qu’auteurs-compositeurs, ils estimaient qu’il était assez difficile pour ces nouvelles chansons de s’imposer sans être soumises à toutes sortes de manipulations lors de l’interprétation qui masquaient leurs mélodies et leurs paroles originales. Pour Rodgers, c’était l’équivalent musical d’une mauvaise grammaire. D’un autre côté, une fois qu’une chanson est établie, Rodgers accepte que l’on prenne certaines libertés. Un chanteur ou un orchestre peut ajouter une touche personnelle distinctive qui contribue réellement à la longévité d’une chanson.
  • Give It Back to the Indians, la chanson qui termine le musical, parlait de l'île de Manhattan - rappelant qu'elle a été achetée en 1626 par Pierre Minuit à ses occupants - qui a perdu tout son charme et est devenu une métropole moche, surpeuplée et trop chère («we’ve tried to run the city but the city ran away»).

    Broadway’s turning into Coney,
    Champagne Charlie’s drinking gin,
    Old New York is new and phoney—
    Give it back to the Indians.
    Two cents more to smoke a Lucky,
    Dodging buses keeps you thin,
    New New York is simply ducky—
    Give it back to the Indians.
    Take all the reds on the boxes made for soap,
    Whites on Fifth Avenue,
    Blues down in Wall Street losing hope—
    Big bargain today,
    Chief, take it away!
    Come, you busted city slickers,
    Better take it on the chin,
    Father Knick has lost his knickers,
    Give it back to the Indians!

    «Give It Back to the Indians» - «Too many Girls» - Rodgers et Hart


    Hart écrira même ces lignes: «we’ve tried to run the city but the city ran away», manière de dire que New York était ingouvernable.
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«Too many Girls» - Affiche du film

Et pourtant une seule de ces chansons deviendra un standard: I Didn’t Know What Time It Was.

Le musical a reçu des critiques enthousiastes et s'est joué à Broadway pendant sept mois (249 représentations), à l'Imperial Theatre puis au Broadway Theatre. Il a été joué à Chicago pendant deux mois.

Et seulement six mois après la fermeture du muiscla à Broadway, une adaptation cinématographique était visible dans les salles de cinéma.

À ce stade, il n’y a jamais eu de revival à Broadway ni d'ailleurs de création à Londres.