4.
1866 - «The Black Crook», première création américaine

 5.10.
La première guerre mondiale

 5.11.C.
L'après-guerre

 5.11.E.
Une personnalité
hors du commun

 5.12.
Irving Berlin (II)

 6.
1927 - «Show Boat»

D) Le cinéma apprend à chanter

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Al Jolson
dans «A Plantation Act»(1926)
Un des tout premiers films parlants, mais encore un court-métrage

En 1925, Samson Raphaelson écrit Day of Atonement, une nouvelle sur un chanteur de boîte de nuit juif qui doit choisir entre une carrière de show-business et suivre les traces de son père en tant qu’hazan orthodoxe. Jolson a adoré cette histoire qui s’inspirait de sa propre vie. Il a encouragé Raphaelson à la porter à la scène. The Jazz Singer est devenu une pièce à succès de Broadway au Fulton Theatre puis au Cort Theatre (1925, 303 représentations) avec dans le rôle principal George Jessel, l'ami de Jolson. Ce fut un tel succès que Jessel fut engagé pour tourner dans l’adaptation cinématographique muette de la pièce, par Warner Brothers. Mais, le film n’allait pas être si muet que ça.

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Le premier long-métrage «non muet»

Les films muets ne signifiaient pas grand-chose pour Jolson. Il était persuadé qu’il avait besoin de son pour atteindre son public. En 1926, il joue dans un court métrage expérimental, A Plantation Act (1926, 10 minutes), pour Warner Brothers Studio, dans le cadre du «Projet Vitaphone» (un des premiers procédés testés pour le cinéma parlant), un processus qui synchronisait les images d'écran avec des disques sonores séparés, permettant une reproduction sonore décente dans les grandes salles de cinéma. Pendant tout le court métrage, Al Jolson regarde en direction de la caméra, ce qui établit une connivence de base entre le chanteur et le public de cinéma, qui a ainsi la sensation d’assister à un spectacle vivant, alors qu’il est devant un spectacle enregistré. Mais le lien affectif direct avec les spectateurs – ce qu’il adorait à la scène – provient de deux moments du film durant lesquels Al Jolson ne chante pas, mais s’adresse directement au public. Les deux fois, il commence avec une phrase qui restera sur les lèvres du public, à tel point qu’Al Jolson la reprendra plus tard dans The Jazz Singer: «Wait a minute, wait a minute, you ain't heard nothin' yet!» (Attendez une minute… Attendez une minute… Vous n’avez encore rien entendu!). Entre la deuxième et la troisième chanson, son intervention est longue (40 secondes), et l’annonce est circonstanciée, s’adressant au public: «Ladies and Gentlemen, now I’ll sing you a little song…» (Mesdames et Messieurs, je vais maintenant vous chanter une petite chanson), puis à l’orchestre: «If you please…» (S’il vous plaît, Messieurs). Cette chanson est celle d’une autre vedette du music-hall, mais Al Jolson insiste pour dire que c’est sa version que le public va entendre. Autant d’éléments sonores qui contribuent à renforcer la relation entre le public et ce qui lui paraît être un spectacle joué spécialement pour lui. Le gag final du salut va dans le même sens: à la fin de la chanson, Al Jolson s’incline, puis repart en direction du champ de coton. Un fondu au noir (fermeture), suivi d’un fondu au blanc (ouverture), semble le surprendre et il revient face à la caméra, jouant celui qui s’adresse à un régisseur dans les coulisses, pour savoir s’il doit rester sur scène. Un autre fondu de fermeture, suivi d’un fondu d’ouverture, le retrouve, triomphal, envoyant des baisers à la ronde. Fondu de fermeture final. Le verdict du public est favorable, les parties parlées d’Al Jolson l’ont enthousiasmé, les parties chantées également. Les Warner entreprennent aussitôt la production de The Jazz Singer, qui sera un succès planétaire, signant l’arrêt de mort du cinéma muet (qui, bien entendu, ne porte pas encore cette appellation).

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6 octobre 1927 - La Première de «The Jazz Singer»
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Camera Vitaphone - On voit bien en bas à droite,
la partie qui permettait de graver sur un disque
tout ce qui était sonore (paroles, chants, ...)

Warner a décidé d'utiliser le Vitaphone pour ajouter plusieurs chansons à The Jazz Singer. Après le triomphe sur scène, George Jessel avait été engagé pour l’adaptation cinématographique. Quand il sut que l’on voulait certaines séquences sonores, il exigea un salaire supplémentaire pour l'utilisation de sa voix. Les quatre frères Warner ont décidé que s'ils devaient payer plus, autant demander à une vraie star de jouer le rôle. Ils ont laissé tomber Jessel et engagé Jolson pour 75.000$, plus du double du prix de Jessel.

Le premier long-métrage non muet de l’histoire, The Jazz Singer, est sorti le 6 octobre 1927 à New York. Attention, le film est encore en grande partie muet, l’histoire y est encore racontée à l’aide de cartons et de sous-titres. La bande sonore comporte tout juste 281 mots parlés et six chansons.

Synopsis de «The Jazz Singer»

Jackie, le fils d'un chanteur religieux juif est destiné par son père, le Cantor Rabinowitz, à suivre la même carrière que lui, mais le jeune homme est fasciné par le jazz naissant et ne pense qu'à courir les boîtes où se produisent les premiers jazzmen noirs. Le cantor Rabinowitz, furieux d’avoir trouvé son fils Jackie en train de chanter dans un bar, le chasse du foyer familial.

Quelques années plus tard, Jackie est devenu chanteur de jazz dans un night-club et se fait appeler Jack Robin. Il est remarqué par l’actrice Mary Dale , qui se propose de l'aider à faire carrière.

Mais le jour de la fête du Pardon, alors que son père agonise, Jackie est sur le point de débuter son nouveau spectacle à Broadway. Mais il est incapable de résister et il se précipite à la synagogue pour y chanter le Kol Nidre, la prière traditionnelle.

Son père meurt dans la joie et Jackie obtient un succès sur scène.

Dans la première séquence sonore du film, Jolson est vu dans une boîte de nuit chantant Dirty Hands, Dirty Face. Lorsque le public de figurants payés éclate en applaudissements, Jolson rajoute: «Wait a minute, wait a minute. You ain’t heard nothin’ yet. Wait a minute, I tell ya! You ain’t heard nothin’. You wanna hear "Toot, Toot, Tootsie”? All right, hold on, hold on. (Au chef d’orchestre) Lou, listen, play “Toot, Toot, Tootsie,” three choruses, ya understand? In the third chorus, I whistle. Now give it to 'em hard and heavy, go right ahead!»

Il chante ensuite en n’oubliant pas de siffler entre ses doigts et son célèbre déhanchement (ses marques de fabrique). Certains affirment que ce texte était planifié à l'avance, mais d'autres décrivent la panique dans la cabine de son quand il a commencé à parler. Quoi qu'il en soit, les images qui en ont résulté ont été passionnantes, et le studio a rapidement ajouté une seconde séquence de dialogue sonore pour Jolson.

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«IT SINGS! IT TALKS!!!»
Al Jolson dans le rôle de Jack Robin et Eugénie Besserer dans celui de sa mère, Sara Rabinowitz, dans «The Jazz Singer».
Un participant à la première a rappelé que lorsque Jolson et Besserer ont commencé leur scène de dialogue, «le public est devenu hystérique».

Dans celle-ci, il interrompt une interprétation jazzy de Blue Skies d'Irving Berlin pour discuter avec sa mère, jouée par Eugénie Besserer. Encore une fois, les sources ne sont pas d'accord quant à savoir si oui ou non le monologue de Jolson a été scénarisé, mais l’actrice Besserer semble très surprise dans cette scène. Plus tard dans le film, Jolson chante Mother, I Still Have You, puis le traditionnel Kol Nidre (prière qui ouvre l'office du soir de Yom Kippour) lors d'un service de synagogue où son père mourant est vu souriant avec soulagement. Dans la scène finale, filmée au Winter Garden Theatre, Jolson chante My Mammy à sa mère, qui rayonne au premier rang.

«The Jazz Singer»(1927)
La dernière scène, durant laquelle Al Jolson chante «Mammy».
«The Jazz Singer» (1927)
On voit ici clairement encore la mixité entre le muet et le parlant.
Et étonnement, le public n'a pas été le plus impressionné par l'audition de la chanson, mais bien du dialogue qui a suivi!

Sam Warner était malade, mais a reporté son traitement médical afin de pouvoir superviser l'achèvement de The Jazz Singer. Au moment où il s’est fait traiter, l’abcès de sa mâchoire avait atteint son cerveau et il est mort la veille de la première du film à New York le 6 octobre 1927. Les critiques ont rejeté le film, le trouvant beaucoup trop mélodramatique, mais la performance de Jolson a obtenu un accueil enthousiaste. Richard Watts du Herald Tribune a écrit : «Ce n'est pas vraiment un film, mais plutôt une chance de conserver pour l'éternité l’image et le son d'un grand artiste.»

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Al Jolson dans «The Jazz Singer»
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Bien que la scène en blackface soit considérée
comme raciste aujourd'hui, l'utilisation du blackface
par Jolson faisait partie intégrante du film
en ce qu'elle était liée à l'héritage juif
de Jack Robin (son personnage) et à sa lutte
pour l'identité. Bien sûr, cela ne le rend
pas moins offensant aujourd'hui.

Il est vrai que The Jazz Singer n'existe que lorsque Jolson parle ou chante, mais cela a suffi. À la sortie du film, il n'y avait que sept salles de cinéma dans le monde équipées pour diffuser du son. Quoi qu’il en soit, avec un investissement initial de 422.000$, le film a rapporté plus de 2,5 millions de dollars. La demande du public a forcé les propriétaires de cinéma à travers tous les États-Unis d’installer de l'équipement sonore, alimentant la demande de films parlants.

En l'espace de deux ans, le cinéma muet a été complètement supplanté par le cinéma parlant et Al Jolson est la première star musicale de ce nouveau genre.

Comme les films payaient beaucoup plus que Broadway pour beaucoup moins d'efforts, Jolson n'a pas hésité à s'installer en Californie et à se consacrer à temps plein au cinéma.

Adieu Broadway!