5.
1938-1944
La parenthèse
allemande

 6.1.
1945-1989
Victimisation
collective

 6.1.2.
Commande
et création
d'«Elisabeth»


Avant la fin des années 1970, l’Autriche avait passé la majeure partie de l’après-guerre à nier toute implication avec le Troisième Reich. Les manuels d’histoire et le discours public décrivaient l’Autriche comme une victime de la guerre plutôt que comme un auteur de l’Holocauste, et ainsi toute une génération d’Autrichiens a grandi en croyant que leur pays n’avait aucune faute dans les procédures de la guerre et donc ne portait aucune responsabilité. Une amnésie collective?

Contrairement à l’Allemagne, où les manifestations étudiantes des années 1960 et 1970 ont incité les jeunes à s’interroger sur la participation de leurs parents à la guerre, la jeune génération autrichienne n’avait aucune raison de croire que leurs parents étaient complices. Néanmoins, ce décompte était à venir: il ne se produirait tout simplement pas avant une autre décennie.

A) Première fissure: «Holocauste» (1978)

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Couverture du DVD de la série

A.1) Une mini-série américaine

Pour être très clair, dans le travail de mémoire de l'après-guerre sur le Troisième Reich, il y a un avant et un après cette mini-série.

Cette minisérie suit la destinée de la famille juive Weiss durant tout le règne d’Hitler en Allemagne. Le Dr. Josef Weiss, un émigré polonais, est un médecin généraliste prospère en 1935 à Berlin où il vit avec son épouse Berta, ses parents et leurs trois enfants. Il marie son fils aîné Karl, artiste peintre, à Inga Helms, une catholique. Les Weiss apprécient leur belle-fille, mais les Helms, dont un fils et un ami sont nazis, sont réticents face à cette union mixte. En parallèle, on suit le trajet d’Erik Dorf, un jeune avocat allemand timide et sensible, dont la femme est cliente du Dr. Weiss. Même s’il est avocat, il a des difficultés pour trouver du travail et il cède à la tentation de promesse de mobilité sociale en devenant membre du parti nazi.

Trois ans plus tard, les choses ont radicalement changé en Allemagne. Le Dr. Weiss, en tant que médecin juif, ne peut plus soigner des patients aryens. Finalement son cabinet est fermé et est repris par un allemand. Sa maison, y compris le piano bien-aimé de Berta, est confisquée, et son fils Karl est arrêté. Bien qu’il supplie l’avocat Erik Dorf de l’aider à faire libérer son fils, il est rejeté et finalement déporté en Pologne dans le ghetto de Varsovie où il retrouve son frère Moïse.

Berta, sa fille Anna, et son fils Rudy, sont forcés de vivre dans une seule chambre de la charité de la famille d’Inga. Frustré, Rudy entre dans la résistance contre l’oppression nazie. Anna est violée par des soldats allemands et s’enferme dans un état dépressif et non communicatif. Elle est, conformément à la politique nazie, gazée avec d’autres "déficients mentaux". Finalement, Berta est envoyée à Auschwich pour être réunie avec son mari.

Pendant ce temps, Erik Dorf, utilisant ses talents oratoires, continue de monter dans la hiérarchie nazie pour devenir le protégé du criminel de guerre Reynhard Heidrich. Devenu un des organisateurs de la solution finale, il sera arrêté par les alliés et choisira le suicide.

Au printemps 1945, lorsque le Troisième Reich capitule, Inga et Rudi sont les seuls survivants. Rudi accepte d'accompagner un groupe d'enfants orphelins en Palestine ; Inga, qui a eu un enfant de Karl lors de brèves retrouvailles, reste en Allemagne.

A.2) Un choc

Rappelons-le, l'univers audiovisuel en 1978 était très différent d'aujourdhui. En France, pas de chaîne privée: il existe trois chaînes publiques - TF1, Antenne 2 et FR3 (une chaîne sur les régions). Idem en Belgique, en Allemagne et en Autriche. Dans la plupart des pays, la série dépasse des taux d'audience de 40%. Pour comprendre le choc provoqué par cette série, voici une petite série de faits...

  • Cette série ouvre les yeux à beaucoup d’Allemands. On avait beaucoup parlé, surtout depuis les années '60 des bourreaux. Cette fois, les victimes sont au cœur d’un film qui bouleverse et atteint le grand public contrairement aux livres d’historiens ou aux thèses universitaires.
  • Lors de la diffusion en Allemagne, plus de 20.000 personnes appellent la chaine de télévision ARD. La chaîne reçoit aussi des caisses de lettres. Au téléphone, certains sont en pleurs. D’anciens soldats témoignent et parlent enfin des massacres de juifs commis sur le front Est par l’armée allemande. Des plus jeunes se demandent si leur père peut-être était un autre Erik Dorf, le SS de la série où si une autre famille Weiss habitait dans leur immeuble et a subi le même sort que celle au cœur de la série «Holocauste».
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    Der Spiegel - 29 Janvier 1979
  • Le magazine Der Spiegel parle d’une catharsis comme dans la tragédie grecque lorsque la parole se libère. Une petite minorité dénonce une série qui souille l’Allemagne et nie la responsabilité du pays dans l’holocauste.
  • En Allemagne toujours, lorsque a été diffusée la scène Krystallnacht (Nuit de Cristal), où les gens brisaient les fenêtres des synagogues et des entreprises appartenant à des Juifs, les commissariats de police ont été inondés d’appels où des personnes avouaient avoir participé à l’événement, désirant confesser leur acte. Et pourtant, ces actes étaient à cette époque prescrits par la loi allemande. Par la suite, le gouvernement ouest-allemand a modifié les lois en la matière pour proroger les délais, afin de permettre la poursuite de ces auteurs.
  • Mais toutes les réactions existant, des lettres de haine hostiles à la diffusion de la série sont envoyées à l’ARD, deux des relais de la chaîne sont victimes d’attentats de l’extrême droite.
  • Plus étonnant encore... Le terme "Holocauste" n’existait pas dans la langue allemande avant les années 1980. En raison du grand succès de cette mini-série, il est devenu vourant et a été choisi comme "mot de l’année 1979" par la "Gesellschaft für deutsche Sprache" (Société pour la langue allemande). Il est depuis lors dans les dictionnaires allemands.
  • Tant de gens ont regardé cette mini-série à New York lors de la première diffusion, que lorsque qu'est survenus la pause de pub, la pression dans les canalisations d’eau a chuté, car tout le monde a utilisé les toilettes en même temps.

Cette série - et son impact mondial - posent de terribles question en Autriche. Surtout que l'on montre un personnage, au départ très attachant, le jeune Erik Dorf, qui va basculer dans le nazisme et devenir un immonde individu travaillant à la solution finale. Tout cela montre que Monsieur tout le monde peut devenir un rouage d’un régime criminel. Et que cela ne fait pas de lui une «victime».

Alors que les gens en Autriche et à l’étranger commençaient à s’interroger sur la complicité de l’Autriche dans l’Holocauste, un scandale politique éclata qui jeta encore plus de doutes sur le récit de la victime autrichienne. Cet événement est connu sous le nom de l’Affaire Waldheim.

B) Affaire Waldheim

En 1985, le parti politique ÖVP (Österreichische Volkspartei - démocrate chrétien) a choisi Kurt Waldheim pour être son candidat aux élections présidentielles autrichiennes. Il s'agit d'un diplomate très connu, et reconnu, puisqu'il a été le quatrième secrétaire général de l'ONU de 1972 à 1981. Ce qui était moins connu, c'était que Kurt Waldheim, pendant la Seconde Guerre mondiale, avait servi comme officier du renseignement dans la Wehrmacht dans les territoires occupés de l'URSS, de la Grèce et de la Yougoslavie. Des journalistes ouest-allemands et plus tard autrichiens et américains et le Congrès Juif Mondial ont accusé Waldheim d'être membre d'organisations nazies et de coopération passive dans des actions punitives dans les Balkans. Waldheim a nié toutes les accusations et a insisté sur le fait que la campagne de diffamation n'était pas dirigée contre lui en personne, mais contre toute sa génération. Celle des «victimes». Le président du Congrès Juif Mondial, Edgar Bronfman, l'a reconnu:

«Le problème n'est pas Kurt Waldheim. Il est un miroir de l'Autriche. Ses mensonges sont d'importance secondaire. Le vrai problème est que l'Autriche a menti pendant des décennies sur sa propre implication dans les atrocités dans lesquelles M. Waldheim a été impliqué: des déportations, des meurtres de représailles et d'autres [actes] trop douloureux pour y penser»

Edgar Bronfman - Président du Congrès Juif Mondial

 

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30 ans séparent ces deux images de Kurt Waldheim

Cette histoire va secouer toute la société autrichienne, mais aussi internationale. L'Affaire Waldheim a captivé le pays, une discussion inédite sur le passé militaire a été développée dans la presse. Dans un premier temps, les conservateurs, qui dominaient les médias autrichiens, ont formulé une nouvelle variation de la «victimisation» affirmant que l'Autriche et Waldheim étaient personnellement victimes de la campagne de diffamation fomentée par la communauté juive mondiale. Le soutien à Waldheim devrait être un devoir pour tous les patriotes. Les questions sur un passé hitlérien étaient interprétées comme une attaque contre les sentiments patriotiques des Autrichiens

 

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La « chasseuse de nazis » Beate Klarsfeld organise une manifestation contre le président autrichien Kurt Waldheim devant ses bureaux présidentiels à Vienne, le jeudi 10 décembre 1987. Elle tient une pancarte qui dit en partie «Pas un Président Menteur qui est un Criminel de Guerre».

La campagne électorale de Waldheim s'est donc construite sur un appel aux sentiments nationaux autrichiens. Waldheim a remporté les élections au second tour de scrutin avec 53,9% des suffrages – la plus grande marge de l’histoire autrichienne. Mais il n'a pas été en mesure d'assumer sa principale responsabilité en tant que président de l'Autriche - la représentation diplomatique. Les États-Unis et plus tard les pays européens ont boycotté Waldheim. L'Autriche a acquis une réputation de promoteur du nazisme et d'ennemi d'Israël. Mais malgré cette victoire – et peut-être grâce à elle – le débat quant à l’implication autrichienne dans l’Holocauste est devenu omniprésent et survivra largement à la présidence de Waldheim.

Nous ne sommes pas face à une simple polémique politique coutumière des périodes électorales, mais face à un peuple qui prend conscience qu’on lui a menti sur son passé en faisant passer la collaboration pour une victimisation. La société autrichienne va être, un temps, profondément divisée et secouée.

Cependant, afin de réhabiliter le président, le gouvernement autrichien a fondé une commission internationale indépendante d'historiens.

Cette commission va établir une responsabilité individuelle d’un citoyen face à une barbarie collective. Nous savons qu’Eichmann, dans son procès à Jérusalem en 1961 avait affirmé en toute tranquillité, qu'il n'était jamais sorti de la légalité du IIIe Reich et qu’il n’était donc responsable de rien.

«Bien qu'il n'ait exercé que des fonctions subalternes et n'ait eu aucun pouvoir de contrainte, son éducation, ses connaissances et sa perspicacité en tant qu'interprète dans le processus de décision, mais surtout du fait de son activité dans le renseignement et sa proximité avec les événements, firent qu'il était très bien informé sur la guerre. […] Même si son influence personnelle dans le processus de décision au sein de la direction a été surévaluée par ses adversaires et sous-évaluée par ses défenseurs, Waldheim était fréquemment présent aux réunions et, par conséquent, était l'un des membres du personnel les mieux informés. […] La Commission n'a pris connaissance d'aucune situation dans laquelle Waldheim aurait émis des doutes face à l'injustice, ou avait protesté et pris des contre-mesures pour empêcher la réalisation de l'injustice ou au moins la contrecarrer. les États occidentaux en général, et les États-Unis en particulier, le sort ultime de l’Autriche est important non seulement du point de vue de sa position stratégique en Europe, mais plus immédiatement pour empêcher l’inclusion de l’Autriche dans l’orbite soviétique.»

Rapport de la « Commission historique » établi par le gouvernement autrichien (1987-1988)

 

C) La fin de la victimisation

L'abandon de la «victimisation» par l'État autrichien et l'acceptation progressive de la responsabilité ont commencé en 1988. L'Autriche a contribué à un fonds existant pour les victimes nazies, a créé un nouveau fonds et, pour la première fois dans l'histoire, a effectué des paiements pour au profit des émigrés, et élargi le champ des victimes légalement reconnues (en particulier les Tziganes et les Slovènes de Carinthie).

Ces actions de l'État ont été motivées à la fois par des changements dans la société autrichienne et par la crise sans précédent de la politique étrangère. Pendant tout le mandat de Waldheim (19861992), la situation internationale de l'Autriche s'est détériorée; les gouvernements des États-Unis et d'Israël ont rejoint la pression exercée par les diasporas juives car ils ne voulaient pas admettre un tel «pays nazi», qui avait également soutenu Mouammar Kadhafi, sur la scène politique mondiale.

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Franz Vranitzki - 7 octobre 2020
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Dès 1987, Hugo Portisch, conseiller du chancelier fédéral social-démocrate Franz Vranitzky, recommandait au gouvernement d'admettre immédiatement et sans condition la responsabilité de l'Autriche et de présenter ses excuses à la communauté juive mondiale. Vranitzky partageait cette opinion, mais n'avait pas le courage d'agir. Il était le chancelier (≈ premier ministre chez nous) social-démocrate d'un président démocrate-chrétien conservateur Kurt Waldheim.

Ce n'est qu'en juillet 1991, un an avant la fin du mandat de Waldheim, alors que l'influence politique de Vranitzky et des sociaux-démocrates s'était sensiblement accrue que le chancelier fit des excuses publiques au nom de la nation et reconnut sa responsabilité (mais pas de culpabilité) pour les crimes du passé.

Mais ni les Américains ni les Israéliens n'ont été impressionnés par cet aveu prudent fait à l'intérieur du Parlement autrichien.

Les choses n'ont commencé à bouger qu'après la visite officielle de Vranitzky en Israël en 1993; lors de sa visite, il a reconnu la responsabilité non seulement de la nation, mais aussi de l'État, mais à condition que le concept de culpabilité collective ne soit pas applicable aux Autrichiens.

Un an plus tard, des excuses publiques ont été présentées par le nouveau président conservateur Thomas Klestil.

N'oublions pas qu'à cette époque aussi on a pu rêver quelques années à la fin de la guerre froide avec cette incroyable année 1989 et l'effondrement du bloc soviétique qui, entre autres, permit en moins d'un an la réunification allemande.

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Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe...
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Moins d'un an plus tard, le 3 octobre 1990, l'Allemagne est réunifiée avec Berlin pour capitale.

 

C’est à ce moment de réinventer l’histoire de l’Autriche et de l'Europe - qu’ELISABETH arrive sur la scène viennoise. Cinquante-quatre ans après que l’Autriche ait accueilli Hitler et les nazis sur la Heldenplatz de Vienne, ELISABETH de Michaël Kunze a été créée à 300m de là, au Theater an der Wien. Un symbole.


Le musical a ouvertement remis en question la compréhension de l’Autriche de son identité et de son passé.