6.
1927 - Show Boat

 7.2.
Les Revues de
l'après Ziegfeld

 7.3.D.
George & Ira Gershwin
(10/10)

 7.3.E.
Rodgers & Hart (2/7)
Hollywood

 7.4.
Le Royaume-Uni
Années '20 et '30

 8.
1943 Oklahoma!

A) Rappel: les années '20

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«Richard Rodgers & Lorenz Hart»
Couverture de Time du 26 septembre 1938
© TIME

Nous avions abandonné le duo Richard Rodgers et Lorenz Hart en pleine notoriété (). Ils s'étaient rencontrés adolescents en 1917, et avaient sorti leur première chanson à succès, Any Old Place with You qui avait été intégrée dans le musical A Lonely Romeo () en 1919. Ils avaient ensuite galéré de longues années avant d'écrire en 1925 The Garrick Gaieties () (initialement prévues pour 2 uniques représentations caritatives!). Ce fut un triomphe, transféré à Broadway pour 311 représentations. Le duo Rodgers et Hart enchaîna avec Dearest Enemy () (1925, 286 représentations), The Girl Friend () (1926, 301 représentations) et A Connecticut Yankee () (1927, 418 représentations), leur plus gros succès.

Mais les choses vont moins bien se passer par la suite: ils enchaînent avec un flop, She's my Baby () (1928, 71 représentations) et un succès mitigé, Present Arms () (1928, 155 représentations).

Les autres comédies musicales de Rodgers et Hart des années ‘20 n'ont pas recueilli de succès, et si l'on accepte d'être un peu caricatural, comme nous l'avons déjà dit, on peut dire qu'elles ne sont connues que pour leurs chansons. Par exemple, Spring is Here () (1929, 104 représentations - créé à l'Alvin Theatre) était une histoire d'amour banale, mais le magnifique With a Song in My Heart est devenue un tube à l'époque, puis un standard.

B) Saisons 1929-30 et 1930-31: aucun succès à Broadway

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Ce schéma ne comprend que les spectacles scéniques se jouant durant les saisons 1929-1930 et 1930-1931.

Qu'en est-il des musicals de Rodgers et Hart au début de ces années '30 qui ont vu éclore le cinéma parlant, exploser la radio comme moyen de divertissement de masse et ... se répendre les terribles conséquences économiques de la crise de '29? Et bien, ils ne connaîtrons aucun succès.

B.1) 11 nov. '29: «Heads Up!» - Déception

Après le terrible flop des 31 représentations de Chee-Chee () produit par Lew Fields, Rodgers et Hart avaient «changé de producteur». Alex Aarons et Vinton Freedley étaient venus les chercher pour le musical léger Spring is here () qui, avec seulement 104 représentations, avait été une vraie déception ().

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Victor Moore (Skippy Dugan) dans «Heads Up!»
Une image plus positive pour cet acteur que dans la première version du spectacle «Me for You» où il juait un contrbandier
© Billy Rose Theatre Division, The New York Public Library. https://digitalcollections.nypl.org/items/7b6ca6b6-7fbc-bb1f-e040-e00a18062bcb

Malgré cela, Aarons et Freedley ont suffisamment apprécié le travail de Rodgers et Hart pour signer avec eu pour un nouveau musical qui s’appellerait Me for You et dont le livret serait également d’Owen Davis, comme celui de Spring is here (). À la fin de l’été 1929, le spectacle était prêt pour des Try-Out à Detroit, mais le livret n’a tout simplement pas fonctionné, et pire, le public rejetait le fait qu’un acteur très populaire, Victor Moore, jouant toujours des rôles timides et doux, soit ici utilisé à contre-emploi dans le rôle d’un trafiquant. L’histoire de Me for you était très simple. Victor Moore y jouait un vieux et riche séducteur, Egbert Peasley, mais qui en fait était à la tête d’un réseau de contrebande. Lorsque sa fille Janet (jouée par Betty Starbuck) revient de l’école avec son petit ami, le procureur Rodney Stoddard, à son bras, Peasley panique et envoie immédiatement sa fille en mer avec son complice Gil Stark. N’ayant plus le procureur dans les pattes, Peasley peut continuer ses trafics sans être repéré. À bord du yacht, Janet tombe sous le charme de son gardien et … tout est réglé! Le public n’a pas du tout validé cette fin où l’héroïne abandonnait le procureur pour tomber amoureuse d’un contrebandier!

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Publicité pour «Me For You» en Try-Out à Detroit
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Ces Try-Out ont été catastrophiques… Et les producteurs ont décidé que, dans l’état, le spectacle n’irait pas à Broadway… Un «closed on the road»? Non, car la partition semblait plaire au public, la distribution était talentueuse et le spectacle avait des décors et des costumes attrayants. Il «suffisait» donc de travailler très fort et de réécrire toute l’histoire…

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Betty Starbuck (Betty Boyd) et Victor Moore (Skippy Dugan)
dans «Heads Up!» - Alvin Theatre - 1929
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Après ces deux semaines de Try-Out catastrophiques à Detroit, toute la troupe est retournée à New York.

Mais à ce moment-là, les producteurs avaient déjà engagé deux nouveaux librettistes: Paul Gerard Smith, qui avait effectué une opération de récupération similaire sur le spectacle de Gershwin Funny Face (, et Jack McGowan, le co-auteur de Hold Everything! (), l’un des plus grands succès de l’année précédente. Ensemble, les deux hommes ont travaillé frénétiquement pour écrire une histoire qui utiliserait les membres de la distribution, les chansons, les décors et les costumes qui avaient été créés.

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Victor Moore (Skippy Dugan)
et Barbara Newberry (Mary Trumbell)
dans «Heads Up!» - Alvin Theatre - 1929
© Billy Rose Theatre Division, The New York Public Library. https://digitalcollections.nypl.org/items/7b6ca6b6-7fbc-bb1f-e040-e00a18062bcb

Dans cette nouvelle histoire, Victor Moore jouait un cuisinier adorable qui travaille à bord d’un yacht (voir photos ci-dessus et ci-contre) qui, à l’insu de ses propriétaires, est utilisé pour la contrebande. Le premier rôle masculin joué par Jack Whiting est devenu un héros plus acceptable en tant qu’officier de la Garde côtière, et Betty Starbuck, toujours dans le spectacle, mais dans un rôle comique majeur qui lui conveint mieux. Elle a été remplacée par Barbara Newberry dans le rôle principal romantique.

La nouvelle intrigue s’intéresse au luxueux yacht Silver Lady, qui appartient à Martha Trumbell (Janet Velie). Elle ne sait pas que le capitaine du yacht, Captain Denny (Robert Gleckler), utilise le bateau pour un trafic d’alcool. Mais le lieutenant de la Garde côtière Jack Mason (Jack Whiting), qui est le petit ami de la fille de Martha, Mary (Barbara Newberry), découvre l’opération et arrête le trafiquant. Le comique Victor Moore a joué le rôle du cuisinier du yacht «Skippy» Dugan. Il aurait travaillé auparavant dans un grand restaurant, mais tente aujourd’hui de révolutionner la cuisine avec ses inventions culinaires. À un moment, il se retrouve coincé sur une île déserte avec le personnage comique Betty. Finalement, elle utilise ses culottes bouffantes comme drapeau de détresse, et au moment où ils rentrent à la maison, «Skippy» Dugan découvre qu’une de ses inventions a été vendue, ce qui fait de lui un millionnaire. Comme le bateau a coulé avec toute la contrebande, personne n’est accusé de contrebande, et le Capitaine Denny — maintenant un personnage réformé — prend un nouvel emploi en tant que fidèle chauffeur de «Skippy».

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De g. à dr.: Robert Gleckler (Captain Denny), Betty Starbuck (Betty Boyd), Ray Bolger (Georgie),
Janet Velie (Martha Trumbell), Victor Moore (Skippy Dugan), Jack Whiting (Jack Mason), Barbara Newberry (Mary Trumbell)
et John Hundley (Rex Cutting) dans «Heads Up!» - Alvin Theatre - 1929
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Le musical révisé s’appelait Heads Up! () a ouvert pour une nouvelle série de Try-Out à Philadelphie le 25 octobre 1929. Mais l’équipe a été confrontée à un problème qu’aucun changement de script ne pouvait résoudre: le «Black Thursday» (le jeudi noir). La veille de l’ouverture à Philadelphie, le 24 octobre 1929, la bourse s’effondre à New York, marquant le début du «krach de 1929».

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Le 24 octobre 1929, plus de 13 millions d'actions sont vendues en panique par les spéculateurs ; cependant le nombre d'acheteurs est insuffisant, ce qui provoque l’effondrement des cours. C'est l'affolement à Wall Street. Cette crise boursière va se dérouler à la Bourse de New York entre le jeudi 24 octobre et le mardi 29 octobre 1929. Cet événement marque le début de la Grande Dépression, la plus grande crise économique du XXème siècle.

Conséquence directe, aux États-Unis, le chômage et la pauvreté explosent pendant la Grande Dépression.

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Ce 24 octobre 1929, le producteur Alex Aarons est venu, en pleine répétition, dans l’allée du Shubert Theatre avec la nouvelle stupéfiante: «Les garçons, vous pouvez oublier le spectacle. Vous pouvez tout oublier. La bourse vient de s’effondrer!» Cette crise allait toucher tout le monde, pas que les riches… Rodgers se souvient qu’un jeune garçon de l’ascenseur de son hôtel lui avait dit un après-midi: «Eh bien, monsieur Rodgers, je me suis plutôt bien débrouillé au marché aujourd’hui. Je viens de gagner 1 000$.» Du jour au lendemain, après le krach, tout avait changé, et comme toutes les autres entreprises, le théâtre allait passer une longue et douloureuse période.

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Partitions de «Heads Up!»

Malgré la morosité qui régnait sur le pays, Heads Up! () a eu un premier Try-Out très fréquenté à Philadelphie le 25 octobre et l’ouverture de Broadway à l’Alvin Theatre le 11 novembre a reçu un accueil chaleureux du public. Dans l’ensemble, la presse était encourageante. Mais une fois encore, le spectacle n’a pas mal marché, mais a terminé sa série avec 144 représentations. Il a terminé en perte financière. Autre signe d'insuccès, il n’y a pas eu d’US Tour.

La production londonienne a ouvert le 1er mai 1930 au Palace Theatre, avec un livret une nouvelle fois adapté, mais a été une grande déception qui n’a tenu l’affiche que deux semaines, un flop complet!! Les critiques et le public sont restés insensibles face aux sages personnages cinglés et cyniques. En outre, le public londonien ne s’intéressait pas à l’histoire de la prohibition. Le sentiment général était: «Trop américain».

Film «Heads Up!» (1930) - Scène avec Helen Kane et Buddy Rogers: «If I Knew You Better»

Le musical sera adapté au cinéma par John McGowan et Jack Kirkland. Le film a été réalisé par Victor Schertzinger. Victor Moore reprendra son rôle créé à la scène. Helene Kane jouera Betty et Betty Rogers reprendra le rôle de Jack Mason. Le film est assez court (76 minutes) et est donc un condensé de la version scénique. Il est sorti au cinéma aux États-Unis le 11 octobre 1930.

Heads Up! () est aujourd’hui presque totalement oublié.

B.2) 18 fév. '30: «Simple Simon» - Déception

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Partition de «Simple Simon»

Très vite après la première à Broadway du projet Heads Up! (), Rodgers et Hart vont avoir deux propositions. La première provenait de C.B. Cochran le producteur londonien avec qui ils avaient fait One Dam Thing After Another (). Cochran était à New York pour l’ouverture de Bitter Sweet () de Noël Coward qui avait triomphé à Londres. Cochran n’avait rien vu à Broadway qu’il pouvait produire à Londres et il souhaitait que Rodgers et Hart fassent à Londres une création originale. Il leur a demandé de penser à une ébauche de scénario qui serait ensuite confiée à un librettiste. Après quelques semaines, ils avaient un premier fil rouge… Pour se faire de la publicité, une jeune fille dans la vingtaine se fait passer pour une femme dans la soixantaine dont la jeunesse a été préservée grâce à la science des cosmétiques modernes. Des complications surviennent lorsque le jeune homme qu’elle aime rechigne à l’idée d’épouser une femme plus de deux fois son âge. Et comme cette jeune fille est une actrice en herbe, l’histoire pensée par Rodgers et Hart permettrait à Cochran de se livrer à son penchant pour des spectacles élaborés qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’histoire, mais qui impressionnent les spectateurs. Ils ont donné un titre à leur projet: Ever Green (). Cochran a trouvé l’idée formidable. Il devait d’abord produire à Londres le nouveau spectacle de Noël Coward, Private Lives, et donc Ever Green () serait créé au printemps 1931.

C’était fort tard – presque un an de délai – et ils furent obligés de répondre positivement à la seconde proposition qu’on leur a faite… Elle provenait de Lorenz Ziegfeld, mais après leur terrible expérience sur Betsy () deux ans auparavant, ils auraient préféré ne jamais retravailler avec lui. Mais en cette période de crise économique, il ne faisait pas bon refuser une proposition. Surtout que Rodgers s’était fiancé le 7 décembre avec Dorothy et qu’il se disait que sous peu, il serait marié et aurait charge d’enfant.

Après le Krach d’octobre ’29, Ziegfeld était ruiné. Cela fit sourire son concurrent, Charles Dillingham, qui déclara: «Enfin, cette crise nous rend égauxZiegfeld était à terre, mais pas mort. Il y a une histoire qui raconte que quand il a entendu que son grand ami et bailleur de fonds Jim Donohue s’était jeté d’une fenêtre après avoir tout perdu dans le Krach, il a télégraphié à la veuve de Donohue: «Votre mari défunt m’a promis 20.000$ juste avant qu’il ne saute par la fenêtre.» Deux jours plus tard, l’argent est arrivé. C’est peut-être ainsi qu’il a réussi à faire répéter Simple Simon () immédiatement après les vacances de Noël.

Une seule chose a enthousiasmé Rodgers et Hart: la star Ed Wynn allait y jouer, et ils étaient tous les deux fous de lui. Ed était un original; il n’y a jamais eu de comique comme lui auparavant: il portait des costumes de clowns, inventait des jeux de mots idiots, rêvait d’inventions loufoques et regardait le monde avec une innocence enfantine aux yeux écarquillés qui rendait tout ce qu’il faisait drôle. En plus, Ed Wynn serait co-librettiste du spectacle avec Guy Bolton.

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Ed Wynn (Simon) dans «Simple Simon» - Ziegfeld Theatre - 1930
© Billy Rose Theatre Division, The New York Public Library. https://digitalcollections.nypl.org/items/7b6ca6b6-7fbc-bb1f-e040-e00a18062bcb
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Programme de «Simple Simon»

Ce duo créatif, Wynn/Bolton, fonctionna assez mal et même si Bolton était alors le librettiste le plus prolifique de Broadway, Simple Simon () ne lui a pas valu de nouveaux lauriers. C’était un conte sur mesure pour la star, dans lequel Ed Wynn jouait un propriétaire de kiosque à journaux de Coney Island qui s’endort et rêve de personnages comme Cendrillon, King Cole, Jack et Jill, et Blanche-Neige! L’idée était totalement ridicule sauf que le scénographe de Ziegfeld, Joseph Urban, a transformé la production en un spectacle spectaculaire: Simple Simon () part pour sauver Cendrillon à vélo, avec un piano construit dessus, se prélassant dans une forêt – conçue par Joseph Urban – brandissant une épée aussi grande que lui, tout en déclamant sa célèbre phrase accrocheuse I love the woodth.

Et le public deviendrait fou!

Il ne restait plus à Rodgers et Hart qu’à écrire cette chanson. Ed Wynn avait eu l’idée après la première en Try-Out au Colonial Theatre de Boston le 27 janvier 1930. La chanson fut écrite par Rodgers et Hart l’après-midi à l’hôtel et devint Ten Cents a Dance. Le soir, la chanteuse qui l’a chantée, Mlle Morse, s’est embrouillée dans les paroles et a été virée sur le champ par Ziegfeld!

La chanson ne serait rechantée que le soir d’ouverture à Broadway par sa remplaçante, Ruth Etting. La chanson fut accueillie par d’énormes applaudissements. Elle a enregistré un tel succès retentissant que Ten Cents a Dance est devenu sa marque de fabrique musicale.

Ziegfeld aimait beaucoup Ten Cents a Dance, mais a été hostile à l’une de leurs chansons, insistant pour qu’elle soit abandonnée. Quelques mois plus tard, Rodgers et Hart l’ajouteront à la partition d’Ever Green (), et Dancing on the Ceiling est devenue le numéro le plus populaire du spectacle.

«I Must Love You» de »Chee-Chee«
interprétée par Buddy Bregman, et Ella Fitzgerald (1956)
«I Must Love You» de »Ever Green«
interprétée par Buddy Bregman, et Ella Fitzgerald (1956)

Ziegfeld a programmé Simple Simon () pour suivre Bitter Sweet dans son somptueux Ziegfeld Theatre où il a ouvert le 18 février 1930. Les critiques aimaient tous Ed Wynn, mais étaient cinglants dans leur évaluation du livret: «ennuyeux», «compliqué», «banal», «sans humour» et «sinistre» sont quelques-uns des termes utilisés. Simple Simon () a tenu l’affiche 135 représentations. Une déception de plus. Mais surtout, une fois encore, Rodgers et Hart sont très loin de leurs rêves de l’époque Chee-Chee () de développer des «musicals différents» ().

Quelque temps après l’ouverture de Simple Simon (), Rodgers a rendu visite à Ziegfeld pour lui «rappeler» de lui payer ses droits d’auteurs musicaux du spectacle. Après avoir demandé à la secrétaire de rencontrer Ziegfeld, on a demandé à Rodgers d’attendre. Ce qu’il a fait. Les gens entraient et sortaient de son bureau, mais pas Rodgers. Il s’est dit que Ziegfeld avait compris la raison de sa visite. Rodgers ne voulait pas céder. Après trois heures, il s’est rappelé que Ziegfeld avait la réputation d’être terrifié par une organisation d’écrivains de théâtre appelée la Dramatists Guild. Rodgers et Hart étaient membres de la Guild. Si un auteur de la Guild n’était pas payé par un producteur, tous les auteurs s’engageaient à ne plus travailler pour lui jusqu’à régularisation. C’était très fort, car il n’y avait aucune action en justice. Rodgers, excédé, a dit à la secrétaire qu’il en avait assez et qu’il allait dénoncer Ziegfeld à la Dramatists Guild. Dès que le message a été transmis, les portes du bureau de Ziegfeld se sont ouvertes et le producteur est sorti les bras tendus et un large sourire collé sur son visage. Sans même rien demander, Ziegfeld a fait venir son comptable et lui a dit de faire des chèques à Rodgers et Hart pour le montant dû….

Quelques mois auparavant, avait de même avec les Ziegfeld sur Show Girl ().

B.3) 3 déc. '30: «Ever Green» - Succès, mais à Londres!

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Programme de «Ever Green»

Quelques jours après la première de Simple Simon (), le 5 mars 1930, Richard Rodgers et Dorothy se sont mariés. Ils sont partis en voyage de noces à Naples puis sur les côtes italiennes, en Sicile, à Cannes et finalement à Londres, où Rodgers avait rendez-vous avec Hart pour lancer la création de Ever Green (), produite par C.B. Cochran.

Rappelons que Cochran leur avait demandé d’imaginer une histoire qui serait développée par un librettiste. Ils ont pensé à une jeune artiste dans la vingtaine qui se fait passer pour une femme dans la soixantaine dont la jeunesse a été préservée grâce à la science des cosmétiques modernes, tout cela à des fins publicitaires. Des complications surviennent lorsque le jeune homme qu’elle aime rechigne à l’idée d’épouser une femme plus de deux fois son âge.

Et Cochran a choisi le librettiste Benn Levy pour transformer l’idée de Rodgers et Hart en une vraie histoire. Avant Londres, Hart avait fait un crochet à Berlin où travaillait Benn Levy à l’époque, pour discuter de ce travail. Rodgers et Hart avait écrit toute une série de chansons – toutes nouvelles sauf deux, qui étaient des chansons recyclées, car elles avaient été coupées dans leur anciens musicals lors des Try-Out.

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Jessie Matthews
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Sonnie Hale

La star d’Ever Green () devait être la jeune Jessie Matthews (23 ans) qui dans One Dam Thing After Another () avait interprété la magnifique My Heart Stood Still. Durant ce spectacle, la star masculine était Sonnie Hale (28 ans), ce qu’il serait aussi sur Ever Green (). Ils étaient tous deux mariés, mais eurent une relation amoureuse. Elle éclata au grand jour en 1929 et ils furent tous deux traînés dans la boue. Et divorcèrent tous deux avant de se marier… Face à tout ce tumulte, Cochran pensa à remplacer Jessie Matthews. Puis Sonnie Hale. Il avait simplement peur, suite au scandale, de monter un spectacle où ils seraient amoureux l’un de l’autre sur scène, comme à la vie.

Mais ils avaient des contrats signés et refusaient de se sacrifier l’un ou l’autre. Cochran n’avait plus qu’une solution: postposer le spectacle et attendre que l'orage passe. Il fut reporté à l’hiver 1930-1931. Et x1931 a prévu que les Try-Out se dérouleraient à Glasgow en Écosse, loin de tous les reporters de tabloïds.

Le spectacle étant postposé, Rodgers et Hart n’avaient plus rien à faire à Londres et repartirent aux États-Unis. Ils avaient signé pour trois films avec Warner Bros. Le premier devait se tourner durant l’été 1930 et avait pour scénariste … Herb Fields, leur ancien librettiste. Ce film, The Hot Heiress (), sera un terrible flop, nous y reviendrons ci-dessous. Juste avant de partir de Londres, Dorothy Rodgers a consulté qu’elle était enceinte. Quelques mois plus tard naîtra Mary Rodgers

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Annonce de «Ever Green»

Après le tournage du film, Rodgers et Hart repartirent pour Londres pour travailler sur Ever Green (). Dès leur arrivée, Hart a mis en garde Cochran: les très nombreux changements de décor allaient casser le rythme du spectacle. Selon lui, une seule chose pouvait sauver la chose: un plateau tournant. Le producteur a immédiatement commandé un mécanisme géant en Allemagne, stipulant qu’il devait être à Glasgow en octobre, deux semaines avant le début des Try-Out.

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Jessie Matthews et Sonnie Hale
interprétant «Dancing on the Ceiling»
dans «Ever Green» - Adelphi Theatre - Décembre 1930

Début octobre, Rodgers et Hart partirent à Glasgow pour les répétitions d’orchestre – ce qui n’existait pas à Broadway où l’orchestre répète quelques jours avant la première. Une semaine plus tard, toute la troupe arriva. Mais pas de plateau tournant. Dans la panique, Hart a écrit plein de nouvelles répliques qui seraient dites pendant les changements de décor. La troupe a mis des heures pour apprendre toutes ces lignes supplémentaires. Les acteurs restaient dans la salle, dormant dans les fauteuils. Il faisait glacial et Cochran attrapa une bronchite qui l’envoya à l’hôpital. Le plateau tournant arriva trois jours avant le premier Try-Out et on supprima toutes les lignes supplémentaires! Les répétitions ont continué.

Cochran n’avait épargné aucune dépense, et les décors et les costumes étaient éblouissants: l’Albert Hall à Londres, une foire de rue à Paris, une fiesta en Espagne. Et comme tout le monde s’y attendait, Jessie Matthews chantant Dancing On The Ceiling — l’ensemble tournant a fonctionné comme un charme — a été un grand succès et est devenu un standard. Rappelons que cette chanson avait été écrite pour Simple Simon (), mais avait été supprimée par Ziegfeld durant les Try-Out. Et signalons aussi que le plateau tournant de Ever Green () fut le premier en Angleterre.

Le lendemain de l’ouverture de Glasgow, Cochran a laissé rentrer Rodgers aux États-Unis pour retrouver sa femme enceinte. Hart est resté jusqu’à l’ouverture de Londres. Ever Green () a inauguré le tout nouvel «Art Deco» Adelphi Theatre le 3 décembre 1930. Le spectacle a été un succès retentissant qui a duré plus de six mois. Jessie Matthews a été saluée comme une nouvelle étoile brillante. Cela a permis à Jessie Matthews de se lancer une décennie de films dans lesquels elle deviendrait la reine des musicals britanniques.

C’était surtout le premier succès de Rodgers et Hart depuis A Connecticut Yankee (), trois ans plus tôt. Mais ce succès n’était pas à Broadway, mais à Londres.

B.4) «The Hot Heiress» (tournage: été 1930 - Sortie 1931) - Premier essai et terrible flop

La première expérience cinématographique de Rodgers et Hart va se dérouler durant l’été 1930, juste à leur retour de Londres suite au report des répétitions d’Ever Green () dont nous venons de parler.

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Affiche belge de «The Hot Heires» - Warner Bros.

Au début de 1930, Rodgers avait reçu un appel d’un cadre de Warner Bros. Il a proposé de signer un contrat au «duo» Rodgers et Hart en tant qu’auteurs-compositeurs de films.

Avec l’avènement des «talkies», Hollywood adorait montrer les merveilles du cinéma sonore; quoi de mieux donc que des histoires avec des chansons et de la musique? Comme il y avait à l'époque peu d’auteurs-compositeurs à Hollywood, les grands studios sont partis à la recherche des auteurs les plus connus de Broadway et de Tin Pan Alley (surnom de la première industrie de musique populaire américaine, particulièrement florissante, de la fin du XIXème siècle jusqu'au milieu du XXème siècle).

En fait, les propositions contractuelles venant d’Hollywood étaient difficiles à refuser, surtout en cette période de crise économique suite à la crise de '29'. Au cinéma, les producteurs mettaient les gens sous contrat pendant un certain nombre d’années, leur donnaient de beaux salaires et des bureaux confortables. C’étaient des conditions que même Broadway ne pouvait proposer même pendant ses années les plus prospères.

En ce qui concerne la proposition faite à Rodgers et Hart, il s’agissait d’écrire la musique de trois films musicaux. Ce qui la rendait particulièrement attrayante, c’est que l’accord incluait également les services de Herb Fields en tant que scénariste. Aucun de leurs musicals récents n’avait été un succès – ils viennent d’enchaîner 7 déceptions ou flops. Peut-être que ce changement de décor pourrait également aider leur travail pour la scène? C’est du moins ce qu’ils espéraient et ils signèrent ce contrat de Warner Bros. très attrayant.

The Hot Heiress (), («L’Héritière sexy») le premier film sur lequel Rodgers/Hart/Fields ont travaillé devait avoir pour vedette Marilyn Miller, mais pour une raison quelconque, le rôle principal féminin est allé à Ona Munson, avec Ben Lyon et Walter Pidgeon comme rivaux romantiques.

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Ona Munson dans «The Hot Heires» - Warner Bros.

L’histoire est simple: Hap (Ben Lyon) est un pauvre riveteur travaillant dans les gratte-ciel. Son travail a un avantage: le voyeurisme. Il lorgne une belle femme qui dort dans le penthouse et qui s’avère être la riche héritière Juliette (Ona Munson). Après avoir accidentellement envoyé un boulon chaud à travers sa fenêtre et mis le feu à sa chambre (Juliette se réveille et s’évanouit immédiatement quand elle voit le feu – quelle vie), Hap se précipite et lui sauve la vie. Ce courageux riveteur s’avère être exactement ce qui manquait à Juliette dans sa vie. Elle sort avec lui et son ami Bill (Tom Dugan) et sa petite amie Margie (Inez Courtney).

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Ben Lyon dans «The Hot Heires» - Warner Bros.

C’est à la grande consternation de ses parents et de son autre prétendant, Clay (un très jeune Walter Pidgeon), que la riche héritière fréquente des pauvres! Elle les invite ensuite dans le manoir de ses parents à la campagne pour un week-end de fête de la houle. Pour illustrer les différences de classe distinctes, et ses amis jettent immédiatement leurs ordures dans une fontaine et trébuchent sur une chaise; ces farfelus de la classe inférieure!

Cette histoire était totalement puérile, mais Rodgers et Hart ont aimé l’idée que la musique ne servirait pas là pour faire le spectacle, mais que les chansons serviraient à faire avancer l’intrigue. The Hot Heiress () a été un très gros flop et aucune des trois chansons présentes dans la version finale du film n’a fait sensation.

Cette première expérience ratée, a permis à Rodgers et Hart de découvrir combien le travail à Hollywood était très différent de celui à Broadway. La chose la plus surprenante pour eux était qu’il n’y avait pas de préenregistrement de la musique et donc, chaque fois que quelqu’un chantait, tout l’orchestre du studio devait être sur le plateau.

B.5) 10 fév. '31: «America's Sweetheart» - Déception...

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Jack Warner dans les années '30'

Après le tournage de The Hot Heiress () et leur voyage à Londres pour le lancement de Ever Green (), Rodgers et Hart étaient de retour à New York. Contractuellement, ils devaient encore faire deux films pour la Warner Bros. Rodgers et Hart sont repartis en Californie pour discuter avec Jack Warner du sujet de leur prochain film. Mais avant même qu’il aient pu aborder le sujet du nouveau film, Jack Warner leur a annoncé que les films musicaux, que de nombreux studios avaient produits en nombre au cours de l’année écoulée, étaient devenus surabondants sur le marché. Plus personne ne voulait voir de films de chansons et de danses. Warner a annoncé à Rodgers et Hart qu’il rompait leur contrat. Ces derniers ont engagé un avocat pour obtenir un dédommagement financier pour les deux films annulés, et ils sont repartis à New York.

Que faire? En cette période de crise économique, le téléphone ne sonnait plus: aucune offre de producteurs pour écrire un nouveau spectacle. Rodgers et Hart se retrouvaient un peu comme dix ans auparavant, à l’époque où ils avaient commencé: ils devaient se réunir avec un librettiste pour créer une histoire et une partition qui intéresseraient un producteur. Comme Herb Fields était dans la même situation qu’eux, ils ont pensé tous les trois à écrire un musical construit autour du monde fou d’Hollywood. Ils pouvaient se baser sur leur propre expérience récente. Ils ont imaginé l’histoire de deux jeunes qui vont à Hollywood. La fille devient vite une star du cinéma muet. Mais avec la révolution du cinéma parlant, le garçon devient célèbre alors qu’elle se montre incapable de maintenir son succès dans ce nouveau format. Le véritable amour, bien sûr, s’avère être le seul remède pour l’ego meurtri de la fille!!!

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Programme de «Girl Crazy»

Il n’y avait plus qu’à trouver un producteur pour leur musical. À la fin de 1930, certains des hommes les plus respectés du théâtre étaient en grande difficulté financière et étaient très prudents,

  • Alex Aarons et Vinton Freedley avaient eu un grand succès avec Girl Crazy (), mais ils ne voulaient pas se lancer dans un autre musical la même saison
  • Lew Fields, qui a fait un flop avec The Vanderbilt Revue (), a juré qu’il ne ferait jamais un autre spectacle à Broadway, et il ne l’a jamais fait
  • Dillingham avait été durement touché par le Krach boursier de 1929 et était pratiquement à la retraite
  • Theresa Helburn et Lawrence Langner de la Theatre Guild, qui venait de parrainer un autre Garrick Gaieties () (sans Rodgers et Hart), ne pensaient pas que le nouveau musical de Rodgers et Hart était pour eux
  • Billy Rose venait tout juste de commencer sa carrière en tant que showman à Broadway et il était très fragile…
  • Et ils ne voulaient certainement pas retourner chez Ziegfeld

Mais ils n’avaient pas compté sur une chose: la réunion du triumvirat Rodgers/Hart/Fields pour la création d’une œuvre originale a eu un attrait qu’ils n’avaient pas soupçonné auprès des producteurs Laurence Schwab et Frank Mandel. Schwab était l’homme qui en 1923 avait emmené Rodgers rencontrer Max Dreyfus, célèbre éditeur de musique, misérable occasion où l’éditeur avait dit à Rodgers que sa musique n’avait aucune valeur ()! Schwab et Mandel en étaient alors au début de leur carrière de producteurs, mais avaient depuis connu un succès considérable, principalement avec les opérettes romantiques de Sigmund Romberg et Oscar Hammerstein (The Desert Song (, The New Moon ()) et des musicals modernes et aérés (Good News (), Follow Thru ()) de l’équipe de Bud De Sylva, Lew Brown et Ray Henderson. Ils étaient tous les deux des hommes de théâtre minutieux qui pouvaient écrire aussi bien que produire (Mandel était co-auteur de No, No, Nanette ()). Ils étaient d’habiles et prudents hommes d’affaires, mais étaient aussi extrêmement sympathiques. Schwab et Mandel ont accepté de produire America’s Sweetheart ().

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L'ensemble de femmes de «America's Sweetheart»
Billy Rose Theatre Division, The New York Public Library - https://digitalcollections.nypl.org/items/7ae26dac-aa1b-2e93-e040-e00a1806705b

À la recommandation de Herb Fields, les producteurs ont engagé comme metteur en scène Monty Woolley qui avait précédemment travaillé avec Herb sur deux musicals de Cole Porter (Fifty Million Frenchmen () (1929), The New Yorkers () (1930)). Pour le premier rôle masculin, il y avait unanimité pour le sourire Jack Whiting, le jeune premier le plus populaire de Broadway, qui avait joué dans She’s My Baby () et Heads Up! (). Pour le rôle principal féminin, après auditions, ils ont choisi Harriette Lake (qui deviendra Ann Sothern quand elle jouera plus tard à Hollywood).

Au milieu des répétitions, le 1er janvier 1931, Dorothy a accouché de Mary. Huit jours après sa naissance, les Try-Out de America’s Sweetheart () débutaient à Pittsburgh. La réception du spectacle a été bonne et la semaine suivante, le spectacle a ouvert au National Theatre à Washington pour une deuxième série de Try-Out.

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Programme de «America's Sweetheart»

America’s Sweetheart () a ouvert ses portes à Broadway le 10 février 1931, un an après Simple Simon ()! Rodgers et Hart étaient de retour… Mais, cette parodie d’Hollywood a majoritairement déçu les critiques, qui estimaient que le spectacle n’était pas à la hauteur de la satire hollywoodienne Once in a Lifetime de George Kaufman et Moss Hart, qui avait ouvert l’année précédente.

Deux chansons mémorables ont émergé de la partition :

  • la déclaration de Gerry et Michael We’ll Be the Same
  • la chanson comique I’ve Got Five Dollars, une déclaration optimiste que l’amour survit malgré un manque d’argent et de choses matérielles; cette chanson a résonné avec le public en pleine dépression économique suite à la crise de ’29

Un ou deux critiques se sont plaints que les paroles de Hart étaient trop crues, et il ne fait aucun doute que la chanson qui a particulièrement soulevé les sourcils était A Lady Must Live d’Aubert, dans laquelle elle s’est exclamée qu’elle pouvait atteindre le «climax»:

How can love be vicious
When is so delicious?
So you must forgive
For a lady must live
With my John and my Max
I can reach the climax

Extrait de «I’ve Got Five Dollars» de «America's Sweetheart»


Le musical fut une déception, fermant après 135 représentations…