Le Dieu du Carnage (2023)
De Yasmina Reza
Les adultes ne sont pas nécessairement plus matures que les enfants
Une dent cassée, et Reza déroule le fil de nos paradoxes : la politesse de façade et la brutalité rentrée, tout le dérisoire des grandes déclarations altruistes qui s’effondrent à la moindre anicroche. Et surtout, sous le vernis, la rage. On se croirait sur les réseaux sociaux.
Au square, Ferdinand attaque Bruno à coups de bâton qui laisse quelques dents sur le béton !
Urbains, cordiaux, les parents se donnent rendez-vous pour régler le litige à l’amiable, entre personnes civilisées !
Mais très vite les sourires se craquèlent et l’atmosphère s’envenime.
Rencontre au sommet entre parents énervés, qui pètent un plomb dès qu’on touche à leur progéniture, leurs habitudes, leurs petites certitudes ou leurs réputations.
La tension va progressivement venir à bout de toutes les bonnes intentions et les digues vont lâcher. C’est la débandade, le chacun pour soi, le conflit ouvert, la guerre de tranchées.
Michel : « Ne parlez pas en mon nom ! »
Véronique : « On se fout complètement ce de que vous aimez chez les femmes ! D’où sort cette tirade ! Vous êtes un homme dont on se fout royalement de l’avis !
Anne : « Elle hurle. Quartier-maître sur un thonier au dix-neuvième siècle ! »
Véronique : «Et elle, elle ne hurle pas ?! Quand elle dit que son petit connard a bien fait de cogner le nôtre ? »
Annette : « Il a bien fait, oui ! Au moins on n’a pas un petit pédé qui s’écrase ! » (Etxrait)
Avec Le dieu du carnage, Yasmina Reza livre une de ses peintures les plus drôles et les plus tragiques de la nature humaine. On y rit énormément et d’autant plus fort qu’on ne cesse (si on a un minimum de bonne foi) de se reconnaître dans telle ou telle attitude. Ou (si on est persuadé de sa propre perfection) d’y reconnaître les défauts de telle ou telle connaissance. C’est d’ailleurs tout le problème des deux couples qui veulent bien admettre (du bout des lèvres) quelques petites imperfections mais n’entendent pas que d’autres les aient remarquées tandis qu’eux-mêmes trouvent normal d’asséner leurs vérités à leurs interlocuteurs.
Formidablement interprété par Ariane Rousseau et Nicolas Buysse (les Houllié) et Thibaut Nève et Stéphanie Van Vyve (les Reille), ce Dieu du carnage, mis en scène par Arthur Jugnot, est une vraie réussite faisant hurler de rire tout en mettant à nu toutes les vanités humaines.
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Le spectacle tragique et hilarant de la vanité
Personne ne sait comment une telle chose a pu arriver mais elle est bel et bien arrivée. Bruno Houllié, 11 ans, a été frappé à coups de bâton par Ferdinand Reille, un camarade d’école. Il y a laissé deux dents. Ce soir, les parents des deux garçons se retrouvent dans le salon des Houllié pour remplir le constat d’assurance et aplanir les choses en gens de bonne compagnie.
Tout commence d’ailleurs dans les sourires compréhensifs, la relativisation du drame par les parents de la victime et les excuses des parents de l’agresseur. Un mot toutefois vient déjà se glisser dans cette machinerie bien huilée : « armé ». Dans le texte qu’elle a préparé, Véronique, la maman de Bruno, a écrit : « À la suite d’une altercation verbale, Ferdinand Reille, onze ans, armé d’un bâton, a frappé au visage notre fils Bruno Houllié ». « Armé ? » s’interroge Alain, le père de Ferdinand. Premier grain de sable, première petite crispation de part et d’autre qu’on s’empresse d’évacuer en remplaçant « armé » par « muni ». Idéalement, on aurait dû en rester là, se serrer la main et se séparer sans plus tarder pour éviter tout dérapage.
Malheureusement, chacun des deux couples entend jouer au mieux son rôle de parents concernés, de citoyens responsables et d’adultes raisonnables. Sauf peut-être Alain, le père de Ferdinand, avocat pour une boîte pharmaceutique aux pratiques douteuses, manifestement plus préoccupé par les déboires de celle-ci que par les frasques de son fils. D’une impolitesse crasse, il ne cesse de répondre à ses appels téléphoniques, s’énervant sur ses interlocuteurs comme s’il était au bureau. Gênée par son manque de savoir-vivre, son épouse Annette, parfaite bourgeoise bon chic bon genre, fait tout pour arrondir les angles et sauver les apparences. Le sourire et l’approbation discrète semblent être chez elle une seconde nature.
En face, on est plus décontracté. Plus bobo que BCBG. Du côté de Véronique en tout cas. Autrice de livres sur la guerre au Darfour notamment, elle est aussi libraire à mi-temps. À ses côtés, Michel, son mari, assume son côté blagueur et son boulot rémunérateur mais peu valorisant : grossiste en articles ménagers.
On poursuit donc un peu la discussion, on prend un verre, on partage un clafoutis. Et inévitablement, d’autres petites crispations surgissent. Sur les mots utilisés, les valeurs de chacun, la responsabilité des deux gamins… Les Houllié apprennent ainsi que Ferdinand aurait été insulté par Bruno qui ne voulait pas de lui dans sa bande. Car oui, Bruno aurait une bande…
La tension monte d’autant plus que Véronique, se voulant pédagogue, juge qu’il serait important que Ferdinand comprenne la gravité de ses actes alors que les Reille estime, eux, qu’elle n’a pas à se mêler de la façon dont ils élèvent leur enfant…
Entre drôlerie et tragédie
Avec Le dieu du carnage, Yasmina Reza livre une de ses peintures les plus drôles et les plus tragiques de la nature humaine. On y rit énormément et d’autant plus fort qu’on ne cesse (si on a un minimum de bonne foi) de se reconnaître dans telle ou telle attitude. Ou (si on est persuadé de sa propre perfection) d’y reconnaître les défauts de telle ou telle connaissance. C’est d’ailleurs tout le problème des deux couples qui veulent bien admettre (du bout des lèvres) quelques petites imperfections mais n’entendent pas que d’autres les aient remarquées tandis qu’eux-mêmes trouvent normal d’asséner leurs vérités à leurs interlocuteurs.
À ce petit jeu, Véronique et Alain sont les deux premiers à s’énerver mais Michel ne tardera pas à suivre, reprochant violemment à son épouse de lui avoir fait jouer les bobos pour l’occasion, rôle qui manifestement ne lui convient guère. Mais l’explosion majeure viendra de la sage, souriante et élégante Véronique qui, littéralement malade de cette situation, va soudain vomir sur la table basse et les livres d’art des Houllié.
À partir de là, tout fout le camp définitivement, les vraies natures se révèlent, les remarques insultantes volent de part et d’autre et les couples finissent même par s’écharper entre eux, laissant ressortir les mille frustrations jamais exprimées.
Formidablement interprété par Ariane Rousseau et Nicolas Buysse (les Houllié) et Thibaut Nève et Stéphanie Van Vyve (les Reille), ce Dieu du carnage, mis en scène par Arthur Jugnot, est une vraie réussite faisant hurler de rire tout en mettant à nu toutes les vanités humaines.
Jean-Marie Wynants - Le Soir - 30/05/2023
Jean-Marie Wynants - Le Soir - 30/05/2023
a pièce est, cette fois, portée à la scène par son compatriote Arthur Jugnot et interprétée par un quatuor de choc : Nicolas Buysse (Michel), Thibaut Nève (Alain), Ariane Rousseau (Véronique) et Stéphanie Van Vyve (Annette).
Si la plume de Yasmina Reza est redoutable d’efficacité avec ses joutes et répliques suintantes de vérité, la pièce s’effondrerait sans une interprétation irréprochable. Et le moins que l’on puisse écrire, c’est que les quatre comédiens assurent d’une main de maître. Chacun, impeccable dans son rôle de parent et conjoint, participe à une terrible partition : celle de la Vie, où, tôt ou tard, les verrous sautent pour libérer le “Dieu carnage” tapi en chacun de nous.
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Une interprétation de main de maître
Le Français Arthur Jugnot met en scène au Théâtre Le Public le huis clos féroce de Yasmina Reza “Le Dieu du carnage” : une débandade drôlement jouissive portée par un excellent quatuor de comédiens. À voir absolument d’ici au 30 juin !
Quoi de plus banal qu’une querelle entre gamins ? Les moqueries et chamailleries sont monnaie courante dans les cours de récré. Mais au square, cette après-midi-là, Ferdinand, 11 ans, a attaqué son copain Bruno à coups de bâton. Résultat ? Deux dents cassées.
En citoyens responsables et civilisés, Véronique et Michel Houllié, les parents de Bruno, ont convié en leur appartement ceux de Ferdinand, Annette et Alain Reille, afin d’éclaircir les circonstances de l’incident et d’aplanir les tensions. Sous des abords policés et convenus, les deux couples – des quadras bobo – s’efforcent de s’entendre cordialement, tout en défendant leur progéniture.
Mais très vite, les dissensions font vaciller la bienséance et les certitudes. Le vernis craque ; les nerfs aussi. Et ce qui devait être une réunion conviviale entre adultes respectables vire peu à peu au règlement de comptes impitoyable (”Mon fils a bien fait de cogner le vôtre !”) et à la foire d’empoigne mémorable. N’ayez crainte toutefois ! Si la pièce se joue des instincts les plus vils de l’être humain, elle est férocement drôle.
Une interprétation de main de maître
On doit, en effet, Le Dieu du carnage (Albin Michel, 2007) à Yasmina Reza, formidable écrivaine française traduite et jouée aux quatre coins du monde. Notamment chez nous, à Bruxelles, au Public, où les spectateurs ont déjà pu apprécier plusieurs de ses pièces, dont, récemment, Bella Figura et Art.
Le Dieu du carnage a, lui, aussi déjà été monté au Public, mais plus anciennement, en 2008, dans une mise en scène de Michel Kacenelenbogen. Quinze ans plus tard, la pièce revient, mais sous un jour tout à fait nouveau. La pièce est, cette fois, portée à la scène par son compatriote Arthur Jugnot et interprétée par un quatuor de choc : Nicolas Buysse (Michel), Thibaut Nève (Alain), Ariane Rousseau (Véronique) et Stéphanie Van Vyve (Annette).
Ayant déjà mis en scène en 2020 Les Émotifs anonymes (avec, notamment, Nicolas Buysse) dans la Salle des voûtes, Atrhur Jugnot a su, une nouvelle fois, tiré profit de la configuration toute particulière de cet espace. Le public est assis en quadri-frontal tandis que le cœur de la pièce se déroule dans des canapés de salon, éléments de décor judicieusement placés sur une tournette (soit un plateau tournant). Ainsi, les spectateurs ne manquent aucun détail des dialogues et attitudes des quatre personnages de ce huis clos grinçant.
Si la plume de Yasmina Reza est redoutable d’efficacité avec ses joutes et répliques suintantes de vérité, la pièce s’effondrerait sans une interprétation irréprochable. Et le moins que l’on puisse écrire, c’est que les quatre comédiens assurent d’une main de maître. Chacun, impeccable dans son rôle de parent et conjoint, participe à une terrible partition : celle de la Vie, où, tôt ou tard, les verrous sautent pour libérer le “Dieu carnage” tapi en chacun de nous.
Stéphanie Bocart - La Libre Belgique - 09/06/2023
Stéphanie Bocart - La Libre Belgique - 09/06/2023
On jubile, on se choque, on ouvre grand la bouche, on admire, on passe un moment absolument ravissant. La mise en scène d’Arthur Jugnot et la scénographie de Sophie Hazebrouck ont été particulièrement ingénieuses. A cela se rajoute, la complicité et le plaisir manifeste que les quatre interprètes prennent à se jeter les pires atrocités au visage. Révélant ainsi tout le comique de situation sans cesse poussé à son paroxysme. Que ce soit lors du début des échanges frisant le ridicule à coup de niaiseries psycho-pédago bien sous tous rapport, jusqu’à l’apogée de ces couples explosant en plein vol. Ivres d’un instant de pur chaos et profitant de cette anarchie momentanée pour régler leurs comptes à base de coup bas et d’attaques frontales.
Le Dieu du carnage est une comédie à ne pas manquer. On en ressort heureux d’avoir ri à s’en décrocher la mâchoire et léger de cette folle catharsis qui aura eu le mérite de nous faire oublier nos tracas du quotidien…en tous cas pendant plus d’une heure. Et ça, c’est extrêmement jouissif.
Sara Cernero - Le Suricate Magazine - 22/05/2023
Arthur Jugnot met en scène "Le dieu du carnage", de Yasmina Reza, comme un match de catch à quatre.
L’efficacité d’un tel texte dépend aussi largement de la capacité des comédiens à jouer au même diapason. Stéphanie Van Vyve (sublime en bourgeoise coincée que l’abus de rhum va désinhiber), Ariane Rousseau, Thibaut Neve et Nicolas Buysse sont excellents de bout en bout. Et donneraient presque envie de les rejoindre sur scène pour s’engueuler avec eux.
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Un match de catch à quatre
Arthur Jugnot met en scène "Le dieu du carnage", de Yasmina Reza, comme un match de catch à quatre.
Qu’il est réjouissant d’assister à une grosse engueulade. Si en général les témoins d’une prise de bec ressentent de la gêne dans la vraie vie, en être le spectateur au théâtre ou au cinéma procure une joie incommensurable. C’est dans un tel moment que la fiction réussit à exprimer tout haut ce que la bienséance et le vernis social nous poussent à penser tout bas. Il y a dans le répertoire théâtral quelques engueulades célèbres. "Qui a peur de Virginia Woolf" d’Edward Albee fait à ce titre figure de classique indémodable. "Le dieu du carnage" de Yasmina Reza n’est pas en reste.
Deux couples de parents se rencontrent pour régler à l’amiable le coup de bâton que le fils des uns a donné sur la figure du fils des autres, lui brisant deux dents. Au début, le ton est civilisé, on rédige une déclaration commune, comme dans tout conflit qui oppose deux nations ennemies, on corrige un mot par-ci, une virgule par-là. Tout le monde est d’accord, il y a eu faute, dégât, violence. Il va falloir toute la sagesse du monde adulte pour apaiser les esprits, faire la leçon et montrer l’exemple aux jeunes générations.
Sauf qu’une tension à peine voilée baigne cette réunion censée calmer les esprits et faire voler la colombe de la paix au-dessus de tout ce petit monde. C’est que chacun des couples entend défendre sa progéniture, fût-elle celle qui a porté le coup ou celle qui a provoqué l’agresseur. Car provocation, il y a eu, c’est certain. Lentement mais sûrement, le ton monte. Et le conflit qui, au départ, ne concernait qu’une querelle d’enfants qui a mal tourné, se généralise et se mue en conflit social, conjugal, voire en guerre des sexes. Le salon où se déroule cette réunion se transforme en ring où chacun·e des belligérant·es choisit l’allié·e qui lui convient en fonction du sujet conflictuel abordé. Les coups sont de plus en plus bas, les attaques de moins en moins nobles. Et l’alcool ne va évidemment rien arranger.
L'autrice du conflit
Si l’on s’en réfère à ses deux plus grands succès de théâtre, "Art" et "Le dieu du carnage", on peut sans trop se tromper définir Yasmina Reza comme l’autrice du conflit. Voilà une matière qu’elle maîtrise parfaitement. La construction de son "carnage" est absolument redoutable tant dans la cruauté que dans la drôlerie. En 2008, la version mise en scène par Michel Kacenelenbogen était plus sombre que celle montée aujourd’hui par Arthur Jugnot qui insuffle une forme de burlesque social dans ce conflit ouvert entre 4 personnages représentatifs des différents courants de pensée qui traversent notre société.
L’efficacité d’un tel texte dépend aussi largement de la capacité des comédiens à jouer au même diapason. Stéphanie Van Vyve (sublime en bourgeoise coincée que l’abus de rhum va désinhiber), Ariane Rousseau, Thibaut Neve et Nicolas Buysse sont excellents de bout en bout. Et donneraient presque envie de les rejoindre sur scène pour s’engueuler avec eux.
Eric Russon - L'Echo - 10/06/2023
Eric Russon - L'Echo - 10/06/2023
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